La jeune femme énervée descendit du coupé rouge, en claquant sa porte. Elle se referma d’un bruit sec et sourd, caractéristique des voitures de luxe. Un jean moulant mettait en valeur sa silhouette parfaite. Un chemisier de coton blanc tranchait sur sa peau halée. Elle était toute en grâce et en finesse.
 
Sur le siège passager, se trouvait un homme gras et lourd, mal rasé. Il contrastait en tout point avec la jeune femme. Seul son regard avait quelque chose de beau. Un regard bleu dans lequel, on lisait par moments une très grande souffrance. Or qui souffre n’est pas complètement mort…
 
Eugénie le savait et c’est la seule chose qui l’avait retenue auprès de Omar. Elle se répétait « rien n’est perdu ». Mais là, il était allé trop loin, dans la bêtise, l’ignorance, l’aveuglement.
 
Ils avaient tous deux grandi ensemble dans la bourgeoisie toulousaine. Elle était l’unique héritière d’un riche marchand d’armes dont la femme était décédée d’un cancer fulgurant, des années plus tôt. Eugénie avait cinq ans alors. Suite à cette perte, elle s’était beaucoup attachée à la gouvernante de la famille, Martine. Elle avait un fils, Omar, de deux ans son cadet. Eugénie était très proche du garçon mais elle lui en avait toujours un peu voulu d’avoir une mère alors qu’elle n’avait plus la sienne. Et elle lui vouait un profond mépris pour sa soumission totale envers son père à elle, Monsieur Duchemin.
 
En effet, suite au décès de sa mère, Eugénie vouait une haine féroce à son père. Elle était persuadée qu’il était responsable de la mort de sa mère, qu’il l’avait tuée avec sa dureté et son égoïsme.
Sa mère était une femme exquise, toute en douceur, qui n’avait pas supporté la vie auprès de cet être âpre et rude. Elle ne l’avait aucunement choisi, ses parents s’en étaient chargés pour elle. Elle avait suivi docilement les injonctions parentales. Elle aurait préféré épouser Alain, le fils du boulanger, doux et romantique, qu’elle aimait en secret, depuis de longues années… Elle dut se contenter d’un chagrin silencieux. Personne ne pouvait l’entendre.
 
Eugénie n’oubliait pas un seul jour sa colère contre celui qui lui avait donné la vie. Omar était son interlocuteur privilégié pour exprimer sa rage, son désespoir aussi. Elle aurait aimé que son père s’ouvre, s’assouplisse et reconnaisse la dureté de son cœur… Mais c’était peine perdue. Monsieur Duchemin était allé trop loin dans le déni pour revenir en arrière. Eugénie le savait parfaitement mais ne parvenait pas à l’accepter. Renoncer à cet espoir de changement, lui coûtait beaucoup trop.
 
Omar assis dans le luxueux coupé regardait au loin et rêvait à l’avenir. Il se disait qu’il finirait bien par l’avoir la fille du patron et en même temps, il tremblait de peur à cette idée. Elle était trop vive pour lui, trop percutante. Il se demandait comment il survivrait en étant toujours à ses côtes. Il est vrai qu’ils étaient proches, très proches même mais les choses étaient très claires entre eux. Jamais de contact physique. Omar en souffrait beaucoup.
Il se souvenait cruellement du jour, où elle l’avait gifflée alors qu’il avait avait voulu l’embrasser. Ils regardaient un film ensemble, vautrés sur le canapé. Le film était drôle et ils riaient bruyamment. Il l’avait trouvé si belle alors qu’elle s’abandonnait à un fou rire. Il n’avait pas pu se retenir de lui donner un baiser. La gifle était partie très vite puis elle avait reculé brusquement.
 
Excuse-moi, Om ! Mais, ça jamais ! Jamais tu m’entends !?
 
Omar avait caché ses larmes et n’avait jamais reparlé de cet incident, qui n’avait fait qu’attiser ses sentiments pour la belle… cela faisait trois ans, qu’il souffrait éperdument d’amour. Alors que depuis trois ans, Eugénie se détachait de lui, progressivement.
 
Peu de temps, après la gifle, un soir, excédée par une discussion avec son père, Eugénie avait dit à Omar :
Je vais le tuer, ce salaud ! Mais, oui ! C’est sûr ! Je vais le tuer, lui faire payer tous ses crimes et venger maman. Ses yeux pleins de larmes brillaient dans la nuit éclairée par la lune, ses lèvres tremblaient de colère.
Mais tu es folle, Eugénie ! Monsieur Duchemin…
Tais-toi, traître ! Ce chien, ne mérite pas qu’on l’appelle « monsieur » ! Et tu m’emmerdes avec ton admiration de larbin ! Il n’y a rien à faire, tu penses comme un domestique…
 
Omar avait été blessé, très blessé. Mais il ne dit rien. Il pardonnait tout à Eugénie. Il lui était tellement reconnaissant qu’elle lui offre son amitié, qu’elle passe du temps avec lui, qu’elle partage avec lui tous les privilèges de sa classe sociale. Omar ne se promenait qu’en Jaguar, ne fréquentait que les lieux chics de la ville, ne s’habillait qu’avec des grandes marques. Eugénie le traitait en frère. Tout ce qu’elle pouvait s’offrir, elle le partageait avec Omar. Cela lui rendait l’argent paternel plus respirable. Compte tenu de cela et de l’affection passionnée qu’il vouait à la demoiselle, il se tut. Incapable de répondre de toute façon. La virilité n’étant pas sa qualité première.
Son père avait disparu de sa vie alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère. Madame Duchemin avait alors eu une grande compassion pour cette femme trahie et abandonnée et lui avait dit que son enfant serait accueilli comme il se devait, les moyens ne manquaient pas pour cela. La discrétion serait totale sur la disparition du père. Martine n’aurait jamais à s’inquiéter… Monsieur Duchemin avait fait la moue puis il s’était dit, qu’avec l’énorme dette qu’elle avait envers eux, il ferait des économies le jour où il la licencierait pour prendre une domestique plus jeune et il avait détourné son attention de cette affaire. Martine vouait une reconnaissance absolue à Madame Duchemin et elle avait transmis le respect des maîtres à son fils.
 
 
*
 
Trois années avaient passé depuis ce mot d’Eugénie au clair de lune. Les deux amis n’en avaient pas reparlé mais leur relation avait changé. Une distance s’était immiscée entre eux. Eugénie parlait encore de son père avec Omar, mais de moins en moins souvent. Elle crachait de rage sur les contrats qu’il passait avec des commandos terroristes de certains pays d’Afrique et d’Amérique du Sud. Elle déplorait son manque d’honneur et de cœur. Cet homme ne pensait qu’à l’argent. Les vies humaines ne représentaient rien pour lui. Surtout celles des « pauvres », qu’il considérait comme des moitiés d’hommes. Un chien de race valant plus qu’un des leurs.
 
Omar, lui s’accrochait à l’idée, qu’en ne contrariant pas la belle, il finirait par l’amadouer et lui plaire ! Pour un jour l’épouser… il s’accrochait à cette illusion comme un naufragé à un bout de bois flottant sur l’immensité de l’océan. Il pressentait son malheur mais ne parvenait pas à se raisonner. Eugénie le trouvait de plus en plus bizarre et lourd… si lourd ! D’ailleurs, il s’était mis à grossir. Il avait pris vingt kilos en trois ans. Comme pour se défendre de sa trop grande lâcheté, il se cachait derrière des bourrelets, il enflait, enflait, le bœuf… Eugénie l’observait et le trouvait pathétique. Elle avait aimé en lui, l’enfant rieur et vivant, frais, toujours prêt à jouer, à la suivre dans ses plans les plus fous. Elle exécrait en lui la peur, le calcul et cet air béat avec lequel, il la regardait de plus en plus fréquemment.
Omar ! Ferme ta bouche quand tu me regardes ! On dirait une grenouille ! Tu me fais chier avec cet air de chien battu, ahuri !
Hein ? Ah ! Euh… D’accord…
Omar, baissait la tête l’air penaud et regardant au loin, se disait que la partie allait être difficile pour conquérir le cœur de cette jeune rebelle…
 
*
 
Eugénie venait de surprendre cet air baveux d’Omar sur elle. Alors qu’elle parlait enragée des dernières affaires de son père. Il avait signé un contrat avec un groupuscule d’extrême droite au Brésil dont l’une des missions était de tuer tous les jeunes orphelins de peau noire. Omar avait dit
Il faut bien que certains meurent ! On est trop nombreux sur terre, tu sais !
Eugénie avait blêmi. Elle s’était arrêtée sur le côté de la route avait dévisagé Omar et avait prononcé très doucement, afin de conserver son calme :
Non ! Tu n’as pas dit ça... Toi, qui n’a pas de père !
 
Elle avait repris la route sans plus dire un mot. Omar avait essayé en vain de faire oublier ses mots stupides. Eugénie était hermétique à tout argument.
 
 
Elle s’était arrêtée en faisant crisser les pneus devant la fleuriste et avait acheté un magnifique bouquet de lys blancs. Chaque semaine, elle en posait un sur la tombe de sa mère, Claudine.
 
Je te laisse ici, Omar. J’irai seule au cimetière. Je ne souhaite plus te voir. Je préfère mettre un terme à notre relation tant qu’il me reste encore un peu de respect pour toi. Salut !
 
Elle repartit à tout allure et laissa Omar ahuri sur le trottoir. Lui qui rêvait encore de l’épouser ! Omar regardait dépité le bout de ses chaussures.
 
Il se dirigea vers l’arrêt de bus, se sentant lourd et triste.
 
*
 
 
Eugénie se rendit sur la tombe de sa mère. Elle jeta le bouquet flétri et le remplaça par celui qu’elle venait d’acheter. Elle arrangea les fleurs somptueuses, et ferma les yeux. Elle repensa à sa douce maman, si belle et rayonnante, dont elle avait la beauté et la sensibilité. Mais contrairement à elle, Eugénie se battait, dut-elle y laisser sa vie. Elle aimait le combat, l’affrontement et le défi ou peut-être par-dessus tout l’idée de justice.
 
Chère maman… Je suis contente, comme toujours de venir ici. Je te retrouve un peu chaque fois ! Même si j’aimerais tellement mieux me blottir dans tes bras fins… une larme coula le long de la joue d’Eugénie, qui serrait dans ses mains une écharpe rose délavée, qui avait appartenu à sa mère. Maman, je me suis disputée avec Omar. Je ne peux plus le supporter.
 
Eugénie redevenait subitement une enfant vulnérable et fragile. Son dos était recourbé. Son regard triste. La grande guerrière impressionnante avait disparu.
 
Si tu savais ce qu’il m’a dit aujourd’hui ! Je ne veux plus le voir... Enfin, en tout cas, je ne suis plus son amie. Je ne vais pas le tuer, lui ! Il me fait penser à un chien sans honneur, ni fierté. Maman ! Je suis triste sans toi. Papa est horrible.
 
Les yeux pleins de larmes, Eugénie poursuivait son échange solitaire.
 
J’ai décidé de te venger ! Ce soir, lorsqu’il rentrera, je vais lui faire la peau ! Il n’existera plus, ce salaud ! Je vais le tuer avec l’une de ses armes, en le regardant dans les yeux… Il n’osera rien faire contre sa petite fille chérie. Pff ! Quel crétin ! Maman, pardon, je sais que tu n’es pas d’accord et que tu es inquiète mais de là où tu es, protège-moi ! Je vais avoir besoin de ton soutien. Aujourd’hui j’aurais perdu, mon meilleur ami et mon père. Je n’aurai plus que Martine…
 
Eugénie pleura un moment en silence et se leva, métamorphosée. La petite fille réapparue devant la tombe avait laissée place à une Amazone inspirée. Son visage vibrait d’énergie guerrière.
 
Elle rentra chez elle, très calme. Elle fit couler un bain. Se vêtit d’une longue et belle robe noire en velours. Elle se parfuma avec délectation. Le parfum l’enveloppait, la protégeait de toute intrusion extérieure.
 
Elle alla dans le bureau de son père et se dirigea vers le mur où il rangeait ses pistolets de collection. Elle choisit un joli pistolet gravé, qui datait du 19ème siècle. Il avait appartenu à Honoré de Balzac, selon la légende. Elle le caressa, le saisit comme il se doit et le fit glisser dans sa pochette, après l’avoir chargé.
 
Elle s’assit dans le salon, un livre près d’elle. Elle relisait La peau de chagrin de Balzac, qu’elle aimait beaucoup, d’où son choix peut-être. Il y est question d’un jeune homme qui vend son âme au diable en échange d’une vie de plaisirs… elle repensa alors à Omar et la colère, l’envahit pour ne cesser de croître, jusqu’à l’arrivée de son père.
 
Bonjour ma chérie ! Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas à traîner avec Omar ce soir ? Mais tu es superbe ! Tu sors ?
 
Jacques Duchemin embrassa mécaniquement sa fille après l’avoir regardée d’un œil furtif. Il entra dans son bureau sans attendre qu’elle réponde. Il se fichait éperdument de ses réponses. Il se fichait de tout d’ailleurs. Sauf de l’argent. Toujours plus d’argent. Pour être le plus riche marchand d’armes qui soit ! Il ne pensait qu’à cela …
 
Alors qu’il lui tournait le dos, Eugénie sortit le pistolet de son sac, arma et dit calmement à son père :
 
Papa ! Regarde-moi, s’il te plaît ! Ne serait-ce qu’une fois très attentivement !
Mais… Eugénie ! Qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce que cette mise en scène ? Tu t’amuses, n’est-ce pas ?
Oh ! Non ! Je ne joue pas papa ! Je ne joue plus ! Je n’en peux plus de tout ce mensonge. Je veux venger maman et tous ceux que tu fais mourir avec ces outils de guerre que tu vends. Mais je veux que tu meures en me regardant, droit dans les yeux, afin que tu emportes mon image avec toi !
 
 
Eugénie tira et atteignit son père en plein cœur.
 
Elle s’assit ensuite, composa le numéro de la police et attendit sagement qu’on vienne la chercher…
 
 



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