« Un animal de zoo, énervé, tourne en rond dans sa cage. Une porte mal refermée lui fournit l'occasion de vivre son aventure. Il s'en va loin loin loin, il met de la distance. Mais la faim le tenaille... »




Il venait d'arriver. Ses traits étaient tendus. Ses mains larges et trapues étaient rouges, ses veines apparentes vibraient, pulsaient sous sa peau blanche tachetée de roux. Il serrait les poings, les rouvrait, prenait une main dans l'autre, la serrant nerveusement. Il était hagard, fébrile, inquiet. Où était-elle ? Que faisait-elle ? Il revoyait son air conquis devant l'autre, ce con, ce bellâtre ! Etaient-ils ensemble ? Non ! Il tapa sur la table de toutes ses forces et hurla. Il poussa un cri de bête traquée, prise au piège. Cri désespéré. Cri de révolte, cri de déni. Il repensa au poème de Musset, le Pélican :
« Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, et j'en connais d'immortels qui sont de purs sanglots. » Le souvenir de ce vers amplifia sa colère.
Aaaah !
Oui, il se sentait vivant, intensément, mais avec la douleur, par la douleur. Il s'en foutait d'être beau. Il voulait que ça s'arrête, que la douleur dans son cœur s'atténue, que ses membres s'allègent, que sa tête cesse de le torturer avec des images obsédantes et des questions sans réponses. Il aurait aimé qu'elle soit là, devant lui. Qu'elle le regarde avec son regard étoilé et doux. Ce regard qui lui avait donné là force de tout arrêter, quinze ans plus tôt. Grâce à elle, avec elle, pour elle, pour la garder près de lui, il avait quitté Paris et la défonce. Elle était devenue son héroïne, son trip, son voyage cosmique. Elle lui remplissait l'âme d'un baume salvateur, elle le faisait se sentir entier, vivant. Elle lui faisait oublier ses douleurs, son vide, son manque. Elle le comblait, le nourrissait.
Mais trop longtemps, il avait considéré cela comme une évidence, quelque chose qui allait de soi et il n'avait pas pris soin de protéger ce bonheur. Il l'aimait, il le savait, il le lui disait. Il lui semblait que cela suffisait. Pas pour elle. Elle avait besoin de soins et d'égards. Comme une plante rare et précieuse, il lui fallait de la chaleur, un arrosage précis, une certaine intensité de lumière, une attention douce sans être étouffante. Il avait négligé les dosages. Il n'avait pas considéré que ce qui faisait sa préciosité était son exigence et sa fragilité.

Elle avait dès lors commencé à enchanter d'autres regards et cela lui avait plu. D'autres yeux, un autre cœur avait été touché par sa lumière et ses couleurs. Elle s'en était émue et avait aimé. Elle se sentait de nouveau vivante, importante.
Elle s'était mise à le regarder de haut, comme qui dirait : « tu vois, lui, il s'occupe de moi ! »
Hayek était devenu fou, furieux. Il s'était senti trahi par ce transfert d'énergie. Elle n'était plus en permanence concentrée sur lui, ses besoins, son bonheur. Elle pensait à elle et à ses besoins en priorité. Elle avait posé son tablier, son voile, renoncé définitivement à son statut de nurse, de salvatrice. Elle voulait voler, jouir de l'instant présent, sans mission, sans pression.
Hayek hurla de nouveau et obsédé par la douleur, décida desauter dans le car qui le conduirait en ville où il pourrait trouver de quoi se calmer.

Pénélope entra à ce moment précis.
Bonsoir ! Ça va ? Ça n'a pas l'air d'aller !
Hayek posa sur elle un regard désespéré et accusateur. Il lui reprochait son absence, son errance, son insouciance, de lui, de leur couple, de leur futur.
Et si tu me disais avec des mots tout ce que je vois dans tes yeux, je comprendrais mieux, je pourrais mieux y répondre !
Je n'ai rien à dire. Je me sens trahi. Je m'en vais.
Il sortit en claquant la porte.
Le car attendait à l'arrêt. Il s'assit tout au fond et pleura. Il savait qu'il aurait du rester, qu'il aurait du parler, essayer de mettre des mots sur ce qui lui faisait mal, si mal, mais il n'en avait pas la force. L'intensité de la souffrance l'avait déjà mutilé, verrouillé, isolé dans cette étonnante contrée du mal dans laquelle, s'il est aisé de rentrer, un mot suffisant parfois, il est si difficile de ressortir, de refermer l'accès derrière soi. Il pleura longtemps puis décida de réprimer ses pleurs. Il descendit du car, à la gare, alla à la rencontre d'un fournisseur de rêves du passé et se sentit soulagé.

Pénélope était en transe à l'intérieur d'elle même. Détruite, désemparée à l'extrême. Elle savait où se rendait Hayek. Elle ne pouvait rien faire. Elle aurait aimé parler, échanger, partager. Retrouver avec lui ce lien si beau et fort né de l'épanchement du cœur, fruit de la confiance et de l'amour. Il avait préféré partir et déserter le lien. Comme toujours, ou presque. Bien sûr qu'il lui arrivait de parler, de s'ouvrir, de prendre le risque de se livrer. Sinon, ils ne seraient plus là, tous les deux, souffrant l'un par l'autre, l'un avec l'autre. Ils seraient sur d'autres routes. Des routes séparées. Cependant, Hayek parlait trop rarement. Il lui fallait des conditions pour ainsi dire exceptionnelles. Être loin, au delà des contraintes et de la pression du quotidien.
Hayek était peintre. Il était de ces peintres passionnés, totalement investi dans son art. Lorsqu'il était sur une toile, il y était en permanence. Il ne pensait qu'à cela. Il devenait asocial, hypersensible, en un mot insupportable. Pénélope avait traversé des moments de grande solitude ces dernières années. Hayek étant là, sans être là, lorsqu'il accouchait d'une œuvre. Elle en avait versé des larmes dans le désert de sa chambre pendant que Hayek se battait avec sa création, sa frustration de ne pas réussir à réaliser ses visions exactement comme elles étaient.
C'est cet artiste maudit, dévoré par la souffrance qu'elle avait aimé, passionnément quelques années plus tôt. Elle avait compris sa douleur et s'était lancé le défi de la remplacer par du bonheur. Elle y était parvenue. Hayek avait arrêté de se piquer. Mais elle s'était oubliée dans ce dévouement total à l'autre. Cet autre qui n'avait pas suffisamment conscience d'elle car il n'en avait pas de lui pour en prendre soin.

Pénélope se sentait angoissée et sans recours. Hayek avait coupé son portable. Elle se mit à hurler. Puis s'apaisa, pensant que cela ne servait à rien de souffrir autant. Il fallait attendre et espérer. Elle connaissait cela par cœur. Leur première année de passion avait été parsemée de ces instants de retour vers la grande dame blanche.

Le téléphone sonna alors. Elle décrocha sans conviction.
Allo !
C'est Greg. Comment vas-tu ? Ton retour s'est bien passé ?
Pénélope n'arrivait pas à parler. Elle avait mal, si mal. Elle aimait passionnément Greg et ce sentiment était ce qui torturait Hayek. Il savait que sa belle aimait ailleurs. Il était fou de jalousie. Pénélope le savait et elle avait longtemps lutté contre ce sentiment d'amour qui grandissait pour un autre que son homme mais elle n'avait aucun pouvoir sur son cœur. Cet autre la traitait avec tant de délicatesse et d'attentions. Il lui faisait un bien fou.
Ça ne va pas fort. Hayek est parti. Je sais où il est allé et ça me rend folle.
Pénélope fondit en larmes.
Greg l'écoutait silencieux mais si présent. Cette écoute, cet accueil était le plus précieux cadeau que lui faisait cet homme.
C'est dur ! Tellement dur, si tu savais. Je sens sa souffrance, son besoin de parler et il s'enfuit dans la solitude et la colère.
Tu veux que je vienne te voir ?
Non. Je veux rester en lien avec lui, même s'il est ailleurs. Je l'aide à rester en vie. Il a besoin de moi.
Et toi là-dedans ?
Moi ?! Je verrai ça plus tard ! Je ne peux pas le laisser tout seul. Et moi, j'ai toi !
Hum... tu m'agaces ! Je n'aime pas quand tu te sacrifies ainsi alors qu'il part sans tenir compte de ce que tu ressens.
C'est au-dessus de ses forces Greg. Il est submergé, dévasté par sa douleur. À tel point qu'il l'annihile avec un poison mortel ! Il n'a aucun espace pour moi quand il est là-dedans. Mais ne t'inquiète pas. Ça va aller. Je pense fort à toi. Merci d'être là.
Elle l'embrassa et raccrocha, apaisée. Greg habitait à Paris mais il aurait traversé la France pour la prendre dans ses bras quand il la sentait en peine. Elle avait connu Greg pendant un vernissage d'Hayek. Il était journaliste. Il avait été séduit par les peintures d'Hayek et avait fait un article élogieux qui avait amené beaucoup de monde à la galerie où exposait le peintre. Pénélope avait aimé son caractère généreux et spontané. Deux caractéristiques que n'avait pas Hayek. Pénélope et Greg étaient restés en contact et une amitié était née. Une amitié teintée de séduction et de désir. Mais tous les deux étant engagés, ils regardaient ce désir avec circonspection et ne savaient s'ils y gagneraient à y succomber... ils s'apportaient tant déjà et la peur de blesser ceux qu'ils aimaient les freinait.

Pénélope repensa à Hayek. Il lui manquait. Elle aurait aimé le prendre dans ses bras, le réconforter et l'apaiser. Mais elle avait aussi besoin de se sentir protegée et soutenue. Hayek n'y parvenait plus. Greg se substituait à lui pour cela. D'où une grande confusion des affects parfois.

Mais là, elle savait au plus profond d'elle même, qu'elle était essentielle à Hayek et qu'elle tenait à lui. Elle attendait le moment où Hayek rentrerait, lorsque son besoin d'amour et la certitude de le trouver auprès d'elle, serait plus fort que le spleen et l'envie désespérée d'en finir.

















Retour à l'accueil