Françoise Trégomel, une paysanne...

 
            Axelle venait d'arriver dans la maison de campagne de la famille. Une chaumière bretonne, pleine de charme et de souvenirs. Elle y venait depuis son plus jeune âge jusqu'à la mort de son grand-père. Cela faisait dix ans.
            Elle s'était décidée à revenir sur les terres ancestrales, pour s'imprégner à nouveau de cette atmosphère paysanne, fraîche et rustique.
 
            Son grand père était né dans cette petite maison ainsi que ses sept frères et sœurs. Seulement trois d'entre eux étaient parvenus à l'âge adulte. La malnutrition, le manque d'hygiène, avaient eu raison de la santé fragile de ces êtres en croissance. Sélection naturelle, seuls les forts survivaient. Pas une fille Trégomel n'avait porté d'enfant. Elles étaient mortes trop tôt. Son grand père, petit et robuste, avait troqué ses centimètres contre une bonne immunité. Et dès qu'il l'avait pu, il s'était exilé à Paris. La Bretagne de l'enfance rappelait trop de souffrances, de carences et il lui fallait fuir tout cela. Il en avait trop vu, trop entendu. Reçu bien trop de coups de la vie dans ce bocage verdoyant. Il voulait savoir si plus loin la vie était plus douce, plus accueillante.
 
            Elle repensait à ce papi avec lequel elle avait vécu quelques années. Son père l'avait confiée à ses parents pendant qu'il faisait le tour du monde pour gagner sa vie. Papi et mamie s'occupaient de leur petite fille, qui avait passé ses premières années au Brésil, avec sa mère. Les liens venaient d'être renoués. Ses grands parents avaient été troublés par l'arrivée de cette fillette de huit ans, blonde aux yeux bleus.
            Axelle leur rappelait étrangement leur premier enfant, mort à l'accouchement. Les sage-femmes n'étant pas venues à temps s'occuper de sa grand-mère. Ses grands-parents ne savaient pas s'imposer dans le monde des gens « instruits ». Leurs racines paysannes les freinait, leur donnait la conviction de ne pas savoir parler, d'être ridicules, inférieurs. Cela les paralysait, les amenait à accepter l'inacceptable, faute d'oser se défendre. Cela leur avait coûté un enfant et bien d'autres vexations encore.
            Lorsqu'on est convaincu d'être inférieur, tout en soi dit cette soumission: les épaules sont rentrées, le dos courbé, le regard fuyant comme si l'on attendait le coup que l'autre ne manque pas de donner, la plupart du temps, comme si le dominé attendait son dominant pour se persuader qu'il est effectivement moins que les autres.
 
            Axelle pensait à tout cela en parcourant la pièce du bas. Elle s'arrêta devant la cheminée et se décida à allumer le feu. Le crépitement du bois l'envahit et la transporta de nouveau dans ses souvenirs. Elle imaginait son grand-père, enfant dans cette pièce, avec ses frères et sœurs et leurs parents, un soir d'hiver glacial où ils tentaient de se réchauffer devant l'âtre.
            Axelle n'avait pas connu son arrière-grand-mère mais elle en avait entendu parler comme d'une femme extrêmement douce et sans défense. Elle pensa à cette femme faisant de son mieux pour nourrir ses enfants avec quelques patates et du lard. Les larmes aux yeux d'avoir perdu son petit dernier de dix-huit mois...
            Il toussait si fort. Les derniers jours, il ne supportait plus rien dans son ventre, rejetant tout ce qu'il avalait, même son lait, qu'elle prenait tant de plaisir à lui donner, malgré son épuisement. Elle adorait les bébés, ces petits êtres ronds, chauds et doux, qui aimaient se lover dans ses bras. Il était son bonheur, son refuge dans ce monde rude et avare de tendresse.
            Françoise Trégomel aurait voulu s'allonger, fermer les yeux et ne plus rien sentir, ni la faim, ni le froid, ni cette douleur lancinante dans son cœur. Elle était si triste de voir ses petits maigres et malades. Elle appréhendait les rhumes qui pouvaient évoluer en pneumonie et guettaient les nez qui coulent et les yeux caves, comme les prémisses d'une attaque dont l'issue pouvait être fatale. Trois de ses enfants étaient morts, Augustin, Marie et Yves. Marcel, Louis et François semblaient être assez robustes pour se battre contre la pauvreté et ses dangereux attributs, qui mettent à l'épreuve ceux qui en sont la cible.
            Axelle sentit une larme descendre le long de sa joue et frissonna. Elle aurait aimé rencontrer Françoise Trégomel, lui parler, la connaître, partager des moments chaleureux avec cette femme, qui en dépit des difficultés existentielles, avait donné de l'amour à ceux qui l'entouraient. Un amour, source de joie, malgré les blessures. Ceux qui avaient pu atteindre l'âge adulte étaient partis à la conquête d'un monde meilleur. L'amour premier leur prodiguant une force inestimable. Axelle retrouvait de l'entrain. Elle pensait à son grand-père, jardinant plein d'enthousiasme. Il aimait tant la terre et elle le lui rendait bien. Tout ce qu'il plantait, poussait beau et fort, vigoureux et bon. Comme si l'énergie de vie, tout comme l'énergie de mort d'ailleurs, se transmettait de génération en génération. Marcel donnait à ses légumes ce que le lait et les caresses de Françoise lui avait laissé, la force et l'énergie.
            Axelle ferma les yeux et s'étira, basculant la tête en arrière. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle aperçut un cadre à côté de la cheminée. Elle l'avait toujours vu accroché là, mais n'y avait jamais vraiment prêté attention. Elle s'approcha pour mieux regarder le portrait de cette femme, un portrait de Françoise fait par son père, d'après une photo, lorsqu'il était étudiant aux Beaux Arts. Elle fut impressionnée par la finesse des traits et la beauté du regard, voilé d'une insondable tristesse. Axelle se trouvait devant une femme gracieuse, d'une grande distinction malgré la simplicité du vêtement. Elle était troublée par le contraste avec l'image de la paysanne sans attrait, qu'elle s'était faite. Elle se demanda, qui pouvait bien être cette femme finalement.
 



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