« Il ne fallait pas fumer à jeun, ni boire d’alcool d’ailleurs, ni conduire vite, ni faire trop l’amour, ni fatiguer son cœur, ni dépenser son argent, ni rien. Elle bailla. »
La chamade, Françoise Sagan.
 
 
 
 
 
Un homme jeune et mince entra dans le bar. Son visage était lisse et son regard plein de fatigue et de lassitude. Malgré sa jeunesse, il paraissait très vieux. Il s’appuya sur le comptoir et parcourut des yeux les étagères qui étaient face à lui. Il observait les bouteilles semblant réfléchir à ce qu’il allait boire. Pastis ou whisky ? A moins qu’une bière… Le choix ne paraissait pas simple pour cet élégant contrarié.
Dans sa tête revenaient les mots de sa mère
« Il ne faut pas boire d’alcool, tu sais ! C’est très mauvais pour la santé et tellement mauvais genre !».
Et l’odieux visage de la vieille, ridé et figé, s’imposait à son esprit. Qu’elle était laide et méchante… Et elle avait partiellement réussi à inoculer en lui, le poison d’une vie malheureuse. Il ne parvenait pas à se sentir léger, insouciant, aimant comme certains des jeunes gens qu’il connaissait. Il se sentait spontanément lourd, coupable, mauvais, avant même d’avoir agi. Il en était ainsi du matin au soir et du soir au matin. Il errait dans la vie comme un fantôme ayant commis un crime. Mais quel crime ? Celui d’être né tout simplement.
 
La baronne de Winterfield n’avait jamais tiré une once de bonheur de sa maternité. Un truc bizarre était venu se loger dans son ventre, suite à une fantaisie, fort désagréable d’ailleurs, du comte sur elle. Cela lui avait rappelé quelque chose que son père lui avait fait subir lorsqu’elle n’était qu’une enfant, mais elle relégua ce souvenir trop vague aux oubliettes. Il n’était absolument pas agréable d’ailleurs ! La baronne avait donc fait comprendre au comte que cette trop grande promiscuité n’était pas de son goût. Il avait tenté à nouveau un rapprochement à deux ou trois reprises, puis fini ! Plus jamais ! Le ventre de la baronne avait alors gonflé progressivement puis remué et enfin un affreux petit bonhomme était sorti. Qu’il était laid ! Fripé, gluant, mou, ah ! La baronne en avait vomi de dégoût ! La sage femme qui l’avait accouchée s’était mise à pleurer devant tant d’insensibilité. Elle en avait fait naître des enfants, mais, jamais, elle n’avait vu quelqu’un d’aussi dur et insensible. Cela l’avait conforté dans son idée que l’argent ne fait pas le bonheur. Il n’y avait qu’à voir cette aristocrate !
 
Le petit Henrich avait ainsi grandi, dans un milieu extrêmement aisé mais sans amour. Il devait être sage, très sage même ou plutôt il ne devait exprimer aucune vie. La vie étant synonyme de danger, saleté, culpabilité.
 
A sept ans, il avait trouvé un oisillon dans le parc. Il l’avait récupéré puis délicatement installé dans une petite boîte. Il lui avait prodigué des soins quotidiens, avec douceur et amour. La baronne l’ayant surpris, avait ri avec méchanceté puis avait déclaré :
 
- Vous êtes bien ridicule Monsieur ! Où avez-vous la tête pour perdre du temps avec un oiseau ? Avec autant de sensiblerie, vous ne ferez rien de grand dans votre vie. Je veux que vous vous débarrassiez de cette insignifiante bestiole au plus vite !
 
Henrich avait pleuré sur son petit oiseau. Il ne voulait plus quitter sa chambre. Il resta enfermé pendant deux jours. Puis affamé, il se résolut à sortir. La baronne exigea qu’il lui apporte l’oiseau mort avant de lui donner quelque chose à manger. Henrich repartit en hurlant, sa boîte sous le bras. Il tenta de se cacher dans le parc. Epuisé, à bout de forces, il s’écroula à terre. Il se réveilla dans sa chambre, l’oiseau, mort, était posé sur son bureau. Près de lui, il put déchiffrer un mot écrit de la main de sa mère :
 
- « Monsieur Henrich, Votre protégé est mort, c’est une bonne chose. Si tel n’était pas le cas, vous auriez du vous en débarrasser ! Vous n’aurez pas d’effort à faire sur votre sensiblerie ridicule. Mais attention ! A l’avenir, ne vous avisez pas de recommencer de semblables sornettes ! Je ne tolèrerai aucune fantaisie ! L’homme que vous serez un jour, se doit de s’endurcir !  »
Signé : la Baronne de Winterfield, votre mère.
 
Henrich ressentit aussitôt une intense douleur dans la poitrine et eut envie de vomir. Il attrapa une bassine sur la table de nuit et y déposa un peu de la peine qui lui déchirait les entrailles. Dans son cœur, une immense blessure remplaçait la place occupée par l’oiseau et un profond désespoir se substituait à la joie qu’il éprouvait de sauver cette petite créature, comme lui, sans défense. Entre êtres démunis, ils se reconnaissaient.
Mais la méchanceté de la comtesse était infinie comme la bonté de certains êtres…
 
Pour les dix ans d’Henrich, la comtesse organisa une petite réception. Petite car il ne fallait rien faire de grand bien sûr ! Elle donnait cette fête avant tout pour elle. Elle avait eu vent de certains ragots, concernant sa façon d’élever le jeune comte. Elle invita donc les aristocrates dont elle voulait conserver l’estime. Son fils devrait se marier un jour, il fallait déjà y penser !
 
Henrich avait du revêtir un costume gris en drap de laine, ayant appartenu au père de la baronne, qui le démangeait affreusement. Il avait exprimé cela et bien sûr s’était fait traiter de douillet par la baronne qui avait ajouté que son propre père l’avait bien porté, Henrich pouvait donc en faire autant !
 
Il s’était présenté à l’assemblé, mal à l’aise. Des jeunes gens de son âge se trouvaient là, et leur mise n’avait rien à voir avec la sienne. Leurs costumes étaient à la mode, taillés dans de belles étoffes souples et confortables. Henrich faisait de son mieux pour se mettre en valeur mais toutes les humiliations et vexations qu’il subissait depuis son plus jeune âge l’avaient rendu gauche et ridicule.
Il passa son temps à aller d’un groupe à l’autre sans savoir quoi dire, ni comment se tenir.
Le clou de la soirée devait être la « récitation » d’Henrich. Sa mère avait en effet tenu à ce qu’il apprenne par cœur un texte de Sénèque pour le débiter à l’assemblée. Henrich n’avait pas réussi à le retenir sans hésitations et fut traité avec mépris par la baronne devant tous. La colère de cette femme à l’égard de son fils était sans fin. Les invités étaient très mal à l’aise et tentaient de relativiser les choses, la mémoire d’un jeune garçon pour un texte de ce genre ne pouvait être sans faille… Mais rien n’y fit ! Elle le mit au coin, devant tous, pour son humiliation suprême.
 
La réception se termina enfin, au grand soulagement de tous, mais principalement d’Henrich. Une fois seul dans sa chambre, il éclata en sanglots sur son lit et s’endormit le visage trempé de larmes.
 
Les années se poursuivirent ainsi. Entre l’hostilité maternelle et la plus complète indifférence du comte. Ce dernier ne disait rien, se faisant le plus discret possible pour ne pas déclencher l’ire de sa femme et pouvoir tranquillement entretenir de petites maîtresses, qui le maintenaient en vie. Henrich observait de loin, sans tout comprendre mais sûr d’une chose : la vraie vie était ailleurs !
 
En effet, dans cet enfer aride et sec de sentiments, Henrich avait une fée en la personne d’Augustine, une voisine. Elle ne venait que rarement au château tant l’air y était irrespirable mais son cœur bon lui avait permis de comprendre ce que subissait le jeune garçon. Elle l’invitait donc régulièrement chez elle, prétextant un besoin de lecture, qu’elle ne pouvait assouvir, ses yeux étant trop fatigués pour déchiffrer les petits caractères d’imprimerie.
 
Henrich savait qu’il avait en elle une amie, quelqu’un qui lui voulait du bien et qui comprenait ses souffrances. Elle lui permettait d’entrevoir autre chose dans l’humanité que le fiel et la haine.
 
Elle était son refuge, son espoir, sa nourriture affective.
 
Un soir, Henrich avait alors quinze ans, ils étaient tous deux assis au coin d’un feu, devisant sur la vie, l’amour, le bonheur. Augustine avait de petits yeux brillants et plein d’enthousiasme dans son visage ridé. Elle parla d’un grand amour et du temps qui passe. Elle dit à Henrich :
 
- La vie ne t’a pas gâté jusqu’à présent, alors tâche de te rattraper par la suite ! J’ai lu un jour quelque part, lorsque mes yeux étaient encore bons, que la vie nous réserve un tiers de malheur et deux tiers de bonheur ! Toi, tu as déjà eu un gros tiers de souffrances… tu sais donc ce qu’il te reste à faire ! Je suis vieille, je vais sans doute mourir bientôt et tu me manqueras, tu sais ! J’aimerais pour partir en paix, être sûre que tu vas tout faire pour être heureux ! Je n’ai pas d’héritier, la vie ne m’ayant pas donné la chance de faire un enfant. Mon bel amour est mort et je ne l’ai jamais remplacé. Mon ventre était stérile ! J’ai fait en sorte que tu sois l’héritier de mon domaine. Je compte sur toi pour en faire bon usage. Vends-le si tu veux aller vivre ailleurs et sois heureux. Je sens mes forces baisser de jour en jour. Je pense que mon heure est proche.
 
Henrich se jeta à ses genoux et pleura de chaudes larmes. Puis quelque peu apaisé, il parvint à dire :
 
- Je n’ai pas envie de vous perdre Augustine ! Sans vous, le mot amour n’aurait pas de sens pour moi. J’aimerais vous avoir pour toujours auprès de moi !
- Tu es gentil… Mais calme-toi, va ! Je suis encore là ! Cependant, le jour où tu apprendras ma mort, promets-moi de ne pas être trop triste. Tu seras alors libre de quitter les tiens et d’aller vers ton bonheur…
Henrich posait sur Augustine un regard plein d’intérêt et de douceur.
- Auprès de vous, je me sens heureux ! En souvenir, de notre amitié et de vous Augustine, je vous promets que je ferai de mon mieux pour vivre avec bonheur.
 
Augustine caressa les cheveux d’Henrich et dit :
- Hum… oui, tu seras heureux, mon enfant ! Et tu le feras pour toi car la vie n’a d’autre but que le bonheur ! Vivre est un présent qu’il faut savoir accueillir, chaque jour, avec grâce ! Médite cette réflexion d’Umar Khayam, un vieux poète persan, « Sois heureux un instant ! Cet instant c’est ta vie. » et tâche d’en faire ta devise.
 
*
 
Henrich était assis à une table, dégustant un whisky. Il avait finalement choisi un bourbon, qu’il s’évertuait à savourer sans culpabilité. Il avait près de lui un calepin sur lequel il écrivait. Il avait décidé de conjurer le sort, de tourner la page et de devenir un autre que celui que la baronne aurait voulu qu’il soit. La tâche était difficile mais il savait qu’il y arriverait. Il lui arrivait de replonger dans la tristesse et la peine mais… cela ne durait pas. L’image pétillante d’Augustine le ramenait à la vie, à la joie, à l’espoir !
 
Et la pensée de sa mère selon laquelle « Il ne fallait pas fumer à jeun, ni boire d’alcool d’ailleurs, ni conduire vite, ni faire trop l’amour, ni fatiguer son cœur, ni dépenser son argent, ni rien.» passait sur lui comme l’oiseau du malheur qui part faire son nid ailleurs !
 
 
 

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