Une lionne allongée dans la savane. Deux petits contre elle. Mère magnifique, splendide. Elle attend le lion, majestueux qui viendra s’allonger près d’elle, la soutenir et l’aimer.
 
 
Aïcha, sauvage, indomptable, venait de sortir, furieuse, de l’appartement. Elle traversait la place au centre de la cité. Ibrahim l’avait énervée, agacée avec ses sempiternels discours obtus et arriérés. Il semblait émerger tout droit d’une moyenâgeuse contrée.
 
-La femme est faite pour enfanter Aïcha ! C’est tout ! Pas pour étudier, réfléchir à des choses compliquées. Ça la gâte, la fatigue. Tu te fourvoies ma sœur ! Tu te fourvoies comme dirait le Imam ! Je te le dis moi. C’est le diable qui te guide, Aïcha ! Sois raisonnable ! Arrête les études. Trouve toi un mari et fais des gosses. T’es une femme Aïcha ! Pas un homme ! Ah ! Si seulement notre père était encore là ! Ça ne se passerait pas comme ça ! Pour sûr ! Mais son heure était arrivée ! Inch’Allah !
 
Vingt-et-unième siècle ! Nous sommes au vingt-et-unième siècle, se répétait Aïcha avec rage. Elle allait lui montrer à ce frère arriéré de quoi elle était capable, elle, femme ! Elle portait encore le voile mais elle songeait régulièrement à l’arracher. Seulement elle n’avait pas encore osé. Oser… renier des générations de soumission, d’acceptation d’une souffrance, non exprimée, non avouable car considérée normale, inhérente à la condition de la femme.
 
Elle partait à la fac. Elle allait s’enfermer à la bibliothèque, chercher, explorer, la pensée des hommes et des femmes, qui avant elle, avant Ibrahim, le Imam et son père avaient apporté leur contribution à la pensée humaine. Elle attendait le bus. Le 12. Il allait des Minguettes à la Place Bellecour, en passant par La Guillotière. C’est là qu’elle descendrait. Elle n’avait plus qu’à prendre la rue de Marseille pour aller jusqu’à la fac.
 
Un jeune homme attendait à l’arrêt. Il était brun, de taille moyenne, d'une sobre élégance. Son regard bleu la pénétra quelques instants, puis se détourna naturellement. Le bus arriva. Aïcha alla s’asseoir près de la fenêtre, vers la porte. Elle préférait s’asseoir à proximité d’une issue. Précaution au cas où il serait nécessaire de quitter le bus urgemment. Elle avait toujours pensé ainsi sans savoir pourquoi. Elle obéissait à cette injonction intérieure.
 
Elle sortit un livre, Le Rouge et le Noir et se mit à lire. Elle aimait beaucoup cette histoire. Ces personnages passionnés, l’intensité des sentiments et la langue de Stendhal. Quelle richesse, quelle fluidité, quelle élégance !
Aïcha étudiait  le droit, elle voulait devenir avocate, défendre les femmes, les aider à s’émanciper, sortir d’un carcan ancestral et s’autoriser à vivre leur vie. Elle se voyait, plaidant, dans une belle robe noire, les cheveux tombant en boucles sur ses épaules, haranguant le juge et les jurés, gagnant un procès, recommandée, reconnue, heureuse et libre !
 
Elle rêvassait ainsi lorsque le bus arriva à la Guillotière. Elle descendit et remarqua que le jeune homme au regard bleu quittait le bus également. Elle descendit la rue de Marseille jusqu’à l’Université. Elle aimait arriver dans ces bâtiments anciens qui représentaient le temps et la mémoire, les découvertes de l'esprit et l'art et de communiquer avec des penseurs d’autres espaces-temps. Aïcha frissonnait à chaque fois qu’elle franchissait l’enceinte de la fac. Frisson de plaisir, d’excitation, d’enthousiasme. Elle se recueillait presque en posant son pied de « l’autre côté », consciente de pénétrer dans l’antre du savoir, du questionnement et de la conscience.
 
Dans le hall, elle aperçut une amie, qu’elle alla saluer.
Salut ! tu vas bien ?
Oui ! Quand je rentre ici ça va tout de suite mieux ! Je me sens respirer…
Je vais bosser à la bibliothèque. Si ça te dit, on peut y aller ensemble.
J’y allais justement. Il faut que j’avance mon mémoire ! Je dois rendre ma première partie rédigée dans un mois ! Je ne suis pas en avance.
 
Les deux amies prirent le grand escalier et trouvèrent une table libre où elles purent s’installer. Aïcha était assise dos à dos avec le jeune homme au regard bleu de l’arrêt de bus. Elle ne le savait pas. Il ne l’avait pas vue non plus.
 
*
 
Des années plus tard, Aïcha était Maïtre Duroy, maman de deux petites filles brunes aux yeux bleus. Yannick Duroy était lui aussi avocat. Ils avaient un cabinet juridique spécialisé dans le droit des étrangers et les femmes victimes de violences.
 
Aïcha ! Tu as fini ?
 
Yannick était dans l’entrebâillement de la porte. Il était vingt-et-une heures. Le cabinet était vide. Il ne restait plus qu’eux. Les secrétaires et les stagiaires étaient partis depuis longtemps. Aïcha souleva les yeux, le stylo plume en main. Elle regarda son mari ébahie. Il était si beau ! Et cette douceur… Cela faisait six ans qu’ils étaient mariés et elle ressentait toujours la grâce exquise de leur première rencontre empreinte de légèreté et d’un respect infini. Ils étaient intimes sans être familiers. La distance des premiers temps de la relation demeurait. Gage de leur amour profond dénué d’esprit de possession. Aïcha sourit et se leva. Elle alla embrasser tout doucement son mari et lui dit :
Il me reste encore beaucoup de travail sur ce dossier mais je suis fatiguée et je meurs de faim ! Nous pouvons donc y aller !
 
Ils descendirent les grands escaliers de cet immeuble ancien où se trouvait leur cabinet, main dans la main, amants éternels, entièrement présents à l'instant !
 
*
 
Ibrahim n’avait guère changé d’avis sur la condition des femmes mais il était très fier de sa sœur. Il ne le  lui disait pas mais lorsqu’il la voyait, il était toujours au comble de la joie. Souriant et affable.
 
Il lui rendait visite une fois par semaine. Ils échangeaient sur la cité, sur les connaissances communes et les enfants. Jamais sur le travail d'Aïcha. Elle savait que cela était impossible pour son frère. Il acceptait son émancipation, son succès mais le formuler était impossible. L'approbation demeurait donc tacite.
 
*
 
Aïcha et Yannick arrivèrent avant que les filles ne soient couchées. Madeleine, la jeune-fille au pair venait de  leur lire une histoire. Elles sautèrent sur leurs parents avec des cris de sioux.
Après avoir dîné Monsieur et Madame Duroy allèrent se coucher et trouvèrent dans leur lit deux bébés lions fauves, qui s’étaient dérobé à la surveillance de leur nounou.
 
Les deux petites dormaient blotties l’une contre l’autre. Yannick les mit au lit. Aïcha s’allongea sur son lit et prit un livre. La lumière s’éteignit soudain. Elle sentit un souffle doux monter et descendre le long de son corps. Et des émois plus denses l’envahirent. Elle s’abandonna, en lionne épanouie et comblée. Un rugissement retentit dans la nuit.
 
 
 
 
 
 

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