« Je t’aime, je t’adore ! Oh, mais le vent m’emporte… Je suis ailleurs ! »
 
 
 
Elle venait de se réveiller, elle s’assit au bord du lit et s’étira. Ses longs cheveux ondulaient le long de son dos. Elle portait une nuisette rouge corail. L'éclat de ses mèches blondes ressortait sur cette couleur chaude et douce. Le tout formait un feu mouvant et attrayant.
Elle se leva et se dirigea vers la cuisine. Elle n’était pas très grande mais sa démarche nonchalente et assurée à la fois, avait quelque chose de rare.  Un magnétisme émanait de son être qui captait le regard. Son corps fin et tonique était tout en harmonie et en souplesse.
 
Elle sortit la cafetière et le café, mit l’eau à chauffer et découpa deux tartines qu’elle introduisit dans le grille-pain. Elle appuya machinalement sur le bouton de la radio et s’assit en attendant que la bouilloire siffle. Elle prit sa tête dans ses mains et ses yeux se remplirent de larmes.
 
Non ! je ne veux pas repartir !! hurla-t-elle avec la rage du désespoir.
 
Elle essuya la larme qui coulait le long de sa joue, secoua la tête de gauche à droite puis inspira très fort et expira lentement. Léna ne voulait pas repartir au pays des larmes et de la souffrance. La charmante jeune femme habitait à Prague six mois plus tôt. Elle avait eu une belle opportunité professionnelle et s’était retrouvée à Paris. Elle avait du tout quitter pour cela. Ses parents, ses frères et sœurs, ses amis, ses repères. Elle avait fait preuve de beaucoup de courage mais l’exil était dur, très dur. Elle se sentait extrêmement seule à Paris. Et souvent le mal du pays la prenait et telle une vague géante, l’emprisonnait, la secouait dans tous les sens puis la rejetait épuisée, hagarde, hébétée de douleur sur la plage des émotions passées.
 
Ces grandes vagues n’avaient que très peu de répercussions sur sa vie professionnelle. Elle oubliait son mal alors qu’elle était au bureau. Mais la lutte qu’elle se livrait à elle-même l’épuisait et la rendait vulnérable. Cela attirait certains prédateurs…
 
*
 
Fille d'un professeur d'université de littérature étrangère, passionné par les écrivains français du XIXe siècle, tout particulièrement Balzac et Stendhal, elle avait été scolarisée au Lycée Français de Prague. Elle était interprète et traductrice dans une grande entreprise d'import-export. Elle était également l'interlocutrice privilégiée avec leurs différents partenaires dans les pays de l'Est.
 
Léna avait un collègue charmant en la personne de Jacques Moulin. Il  était le commercial de la société pour les pays slaves. Ils se voyaient donc très souvent. Jacques n'avait que quelques rudiments de russe et si l'anglais lui suffisait pour de nombreuses transactions, pour d'autres, il ne pouvait se passer de Léna.
 
Elle se sentait toujours en joie lorsqu’elle voyait arriver Jacques Moulin. Il était drôle et vif, sa présence avait une intensité toute particulière, celle des grands fauves sûrs de leur force et de leur pouvoir. Son regard la pénétrait jusqu'au plus profond d'elle-même et Léna se sentait véritablement exister sous ses yeux. Elle n'était plus alors uniquement Mademoiselle Lebowsky mais Léna. Cette Léna que tous ou presque voyaient à Prague, car ils la connaissaient, la reconnaissaient, l'aimaient. Elle était donc aussi très facilement troublée par la présence de Monsieur Moulin...
 
Elle se serait très volontiers laissée aller à ce trouble mais Jacques était fiancé. Léna connaissait la jeune femme avec laquelle il devait convoler et elle détestait les voyages en eaux troubles, les rixes, les mensonges et les égarements. Il était engagé. Soit ! Elle ne l'envisagerait donc que comme un collègue. Mais... il fallait résister ! En effet, Jacques n'était pas aussi convaincu qu'elle de la nécessité de ne nourrir qu'un seul lien amoureux. Il était flatté de constater qu'il troublait Léna. Tout en éprouvant une grande fierté d'être fiancé. D'autant que lui, fils Moulin, allait épouser une fille Bourget... Les Bourget possédaient la moitié des actions de l'entreprise où il travaillait. Lui venait de la province où ses parents étaient charcutiers.
Il savait qu'il faisait un « beau mariage » en épousant une demoiselle Bourget. Il était heureux et amoureux. La belle héritière était charmante. Mais avec Léna, il ressentait des émotions jusque là inconnues. Il décelait sa grande tristesse, son désarroi, voire son désespoir et il avait une furieuse envie de la protéger, de la chérir, de l'envelopper de ses bras forts et de s'abandonner à une belle valse avec elle. Mais il ne renoncerait jamais à son mariage avec Mathilde Bourget. Il voulait les deux ! L'amour, la sécurité, la passion et l'émotion...
 
Léna était consciente de l'illusion dans laquelle se fourvoyait Jacques et elle essayait de l'amener à la lucidité mais le jeu dangereux de la séduction lui faisait beaucoup de bien. Elle craignait de perdre l'attachement de Jacques en étant trop claire. Alors, elle louvoyait et se laissait approcher jusqu'à l'extrême limite du possible. Ils jouaient la parade amoureuse, tout en sachant, qu'ils n'iraient jamais au-delà.
Mais si cela était leur pensée profonde et consciente, il leur arrivait de flancher. Lorsque Léna était plus triste et malheureuse, elle se laissait davantage approcher. C'est ainsi que ce matin, Jacques l'avait embrassée. Elle s'était alors sentie heureuse, profondément heureuse. Mais lorsqu'il était ressorti de son bureau, un vide énorme, immense, incommensurable l'avait envahi. Il n'était pas pour elle. Elle le savait et lui aussi.
À quoi bon lécher le fruit que l'on ne pourra croquer ? Le corps perçoit les signaux d'une satisfaction prochaine pour en être privé au dernier moment. Cruelle duperie !
Elle était malheureuse et mécontente vis-à-vis d'elle-même et de Jacques. Elle voulait que ce jeu cesse et que le sentiment qui nourrissait leur relation soit dépourvu de toute ambigüité. Il lui semblait que cela était possible. Oui, ils s'aimaient et le désir émergeait lorsqu'ils étaient en présence mais ils étaient capables de le tenir à distance, car ils avaient conscience du caractère destructeur de leur passion réciproque.
 
*
 
Ce matin-là Léna était décidée à donner une autre impulsion à sa relation avec Jacques. Elle avait envie de clarté, de paix, de sécurité. A quoi bon vibrer très fort pour s'écrouler ensuite ? Elle sortit un calepin et posa les mots qui l'habitaient.
 
« ô toi que j'aime tant
ô toi qui me charme m'envoûte,
me transporte au delà du temps...
je rêve d'un ballet des sens par une nuit étoilée
je vois nos deux êtres ne formant plus qu'un pour une éternité ! 
 
Cela ne saurait advenir que si tu renonçais... à ce beau mariage, avec la fille Bourget !
Mais sache que je ne le souhaite pas car rien de bon ne se construit sur des ruines de larmes et de sang !
Mathilde t'aime et t'attend. Alors rejoins-là, sans plus te retourner sur moi.
 
Il te faut donc renoncer, à la douce sensibilité d'une jeune-fille exilée
Quitter l'ubris qui te pousse à croire que tu peux tout avoir...
 
Je ne veux pas partager celui qui me fait vibrer
 
Des graines d'amour sont semées lors d'un baiser et fleurissent.
Si personne ne les cueille, elles pourissent et empoisonnent le sol souillé
par une promesse non tenue, par un geste sans conscience...
 
Bon voyage au pays des sages. »
 
Mathilde laissa ces mots sur le répondeur de Jacques puis raccrocha et pleura, longtemps. Enfin, lavée par ce torrent de larmes, elle se leva, se doucha, mit sa plus belle robe et sortit, retrouver le soleil, la vie, l'espoir !
 
S'il lui arrivait de s'égarer, elle savait très précisément où elle souhaitait aller.
Jacques ne faisait que passer... sur le long chemin de l'Eternité.
 
*

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