J'accouche
 
 
 
 
Elle était allongée sur ce lit depuis quelques minutes, à moins que ce ne fut quelques heures. Elle ne savait plus. Elle avait si mal. Un monstre impitoyable semblait avoir pénétré son ventre, dont l'espace exigu ne lui convenait plus. Elle se demandait, en proie au délire, comment il avait fait pour y rentrer, sans qu'elle s'en aperçut. Par la bouche peut-être. Elle avait avalé une poussière, graine de cette créature qui la déchirait au plus profond de ses entrailles. A moins, qu'elle ne soit rentrée par sa culotte... en allant faire pipi peut-être !
Puis elle se souvenait qu'elle allait accoucher et cela lui redonnait du courage. Elle repensait aux mots de sa tante « Accoucher ? Mais c'est épouvantable ! Moi, j'ai cru que j'allais mourir ! Et puis, ça dure des heures en plus ! Ah ! Si j'avais su, j'serais devenue bonne sœur, j'aurais pas souffert comme ça ! ». Elle avait un peu raison la vieille bique malgré les réticences d'Edwige à le lui accorder. Pour elle, cette tante incarnait le diable, avec toutes ses frustrations et ses rancœurs.
 
Aahh !
Edwige ne put retenir un cri venu de plus profond d'elle-même. L'enfant à naître venait de lui donner un coup de pied au dessus du cœur. Puis une contraction fulgurante l'amena à se cambrer.
Respirez, respirez, madame.
Edwige leva les yeux et vit qu'elle n'était pas seule. Une infirmière se trouvait à ses côtés et son regard serein lui fit du bien.
Je vais voir où en est la dilatation du col. Restez concentrée sur votre respiration, cela vous aidera à rester détendue et le col ne s'en dilatera que mieux.
Hum... parvint à répondre Edwige, qui s'efforçait de relâcher ses mâchoires.
Superbe ! Votre col est à huit !
Edwige se demandait ce qu'il pouvait y avoir de superbe dans ce moment de torture, mais elle se dit qu'elle y réfléchirait plus tard.
Aahh !
Edwige ferma les yeux et vit le ciel, empli d'étoiles. Elle décida d'accepter cette douleur, au plus profond d'elle-même, comme une alliée précieuse. L'idée du monstre dans ses entrailles était complètement dissoute. Elle savait qu'elle allait accueillir un bébé, le sien et celui de cet homme, qui n'était pas là. Elle en était affectée mais à cet instant précis, le seul lien qui comptait était celui qu'elle ressentait avec son enfant à naître. Elle se mit à le visualiser, tout rose, tout rond et enroulé sur lui-même dans ce ventre devenu tout petit pour lui, qui n'était qu'une graine d'amour quelques mois plus tôt. Comme il devait être pressé d'en sortir.
Il lui sembla alors l'entendre lui parler :
C'est bien quand tu respires maman, ça m'aide à rester calme et je sens moins ces secousses dans ton ventre qui me font descendre vers je ne sais où ! C'est quoi qu'il y a de l'autre côté ?
C'est moi mon amour, prête à t'accueillir...
Toi ? Mais qui es-tu ? Je ne connais que ce petit nid rose et humide, où j'ai nagé pendant des heures. Et maintenant, c'est trop petit ! Mais je suis encore bien ici, c'est tellement doux, tellement chaud ! Hum, maman, je t'aime même si je ne sais pas encore à quoi tu ressembles ! Ouaouh ! Ça secoue là-dedans ! Aahh ! Je crois que je sors !
 
Oui, oui madame, poussez, nous y sommes, je vois sa tête !
 
L'infirmière avait installé les jambes d'Edwige sur les étriers. La dilatation s'était poursuivie sans problème. Le bébé allait arriver ! Edwige concentrée sur elle-même et l'enfant, s'était laissée guider, en restant focalisée sur son corps.
Maman ! C'est bizarre, c'est serré sur ma tête !
C'est normal mon chéri, tu es à la porte du monde, elle est étroite. Tiens bon ! Nous allons nous voir dans quelques instants.
Edwige respirait régulièrement, tentant de prendre un maximum d'oxygène et expirant doucement, concentrée sur son souffle et parlant à son enfant :
J'ai peur tu sais ! Je ne sais pas qui tu es ! Je me dis parfois que peut-être nous ne nous entendrons pas ! C'est sûrement idiot mais j'ai peur. Et je ne sais même pas comment tu t'appelles ! Je ne sais même pas si tu es un garçon ou une fille ! Je crois que j'ai hâte de te voir et que tu me dises dans un regard comment tu veux que je t'appelle.
Maman, j'ai peur moi aussi ! C'est de plus en plus serré.
 
Poussez madame ! Oui ! Ça y est la tête est sortie. Continuez à respirer profondément. Oui ! C'est très bien ! Poussez, oui ! Il est arrivé !
Maman ! Il y a trop de lumière ! Je ferme les yeux, tant pis, je te verrai plus tard. J'ai froid maman, t'es où ? Maman !! Réponds-moi ! Ouin !!!
Tenez madame, regardez comme il est beau ! C'est un garçon !
 
L'infirmière posa le bébé sur le ventre endolori d'Edwige et posa sur eux un linge tout chaud.
Je vous laisse tranquille tous les deux. Je reviens dans un petit moment pour l'expulsion du placenta.
Edwige huma l'odeur de son enfant, il lui semblait sentir l'encens. Elle se dit que cette odeur était sacrée. Elle le mit au sein et il aspira avec une vigueur qui lui parut bien forte pour un si petit être. Elle ferma les yeux et se sentit heureuse. Elle entendit alors un prénom dit avec beaucoup de clarté « Antonin ». Il était né !
 
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