Clichés de femmes
- Bonjour ma fille ! Mamouna m'embrassa sur le front et vint s'asseoir près de moi.
-Monjour Mamouna ! Tu vas bien ?
Mais comme je n'attendais pas vraiment de réponse, j'enchaînais.
-Je suis contente de te voir ! Ah ! Mamouna ! J'aimerais bien être comme toi, toute ridée et tranquille !
Des larmes coulaient sur mes joues. Mamouna fronça ses sourcils dégarnis en les voyant.
-Oh ! Toi ça n'a pas l'air d'aller ! Faut pas t'en faire va ! Si c'est parce que le mari est allé voir ailleurs, fais celle qui a rien vu et tout se passera bien. Tu peux me croire Sofiane ! C'est toi sa femme, pas la française qui passe.
Mes larmes coulaient de plus belle. Mamouna avait deviné. Je me demandais à chaque fois, comment elle faisait pour deviner mes chagrins. Depuis toute petite, à chaque fois que j'étais triste, elle tombait juste. Et cette justesse ne faisait qu'amplifier ma peine ! Droit dans le mille ! C'était dur et bon à la fois. Ça me soulageait toute cette eau qui me sortait des yeux...
-Oh ! Mamouna ! Il m'a pourtant dit qu'il m'aimait, que j'étais sa reine, son unique, son adorée. Et il est parti un soir avec la blonde d'à côté. Oh ! Si tu la voyais avec ses talons aiguilles, son jean moulant et sa figure : un vrai pot de peinture. Il repart avec tous les dimanches soirs ! Il me dit qu'il va discuter affaires. Mais je les entends derrière la porte, une fois que j'ai refermé la mienne. Oh ! Mamouna ! J'ai honte ! J'ai perdu mon homme !
Elle me prit contre elle, me caressant la tête et m'embrassant tout doucement. J'avais six ans, quinze ans, dix-huit ans, trente ans, tous les âges auxquels elle avait su me consoler, m'accueillir, m'accompagner dans ma peine de fillette, de jeune-fille, de femme. Ma Mamouna à moi, que ferai-je quand tu ne seras plus là ?!
*
-Oi gente1!
-Oi menina !
La mère et la fille se retrouvaient dans le bidon-ville de Rio, dans cette minuscule maison où la famille tout entière s'entassait. Haut moulant, mini-jupe, talons hauts et un maquillage outrancier. Une vulgarité qui sautait aux yeux, les brûlait même pour peu qu'on n’y soit pas habitué. Mais à regarder ces femmes de plus près, on devinait derrière le masque, deux créatures qui souffraient, qui se battaient comme elles pouvaient, avec les seules armes qu'elles avaient, leurs atouts féminins pour rester debout, dignes un tant soit peu, dans cette jungle où la loi du plus fort régnait impunément.
- Hoje veio o tal2!
Aujourd'hui, le grand caïd était venu acheter les charmes de Leila. Elle était fière...
- Eu hoje, não vi ninguem3!
Yvonete, elle n'avait vu personne. Elle était jeune encore et attirait moins les hommes. Ils voulaient de l'expérience, en avoir pour leur argent !
- Cê ja provou esse batom4?
Leila tendait à sa fille un rouge à lèvres, rouge hurlant. Yvonete le regarda sans entrain. Elle était si lasse parfois d'attendre, d'espérer alors qu'elle savait son horizon condamné. Née dans la favela, elle y mourrait sans doute. S'il lui arrivait de rêver qu'au cours d'un carnaval, elle rencontrerait un gringoqui l'emmènerait au loin, dans le « premier monde », elle abandonnait vite ce rêve, qui lui faisait trop peur. Qu'est-ce qu'elle ferait loin des siens, du soleil, de la poussière, de la drogue, des coups de feu ? Elle avait grandi avec tout cela autour d'elle, la peur au ventre, le désespoir à la gorge. Elle avait appris la séduction comme d'autres apprennent la guerre. Elle savait qu'en dehors de ses appâts, elle n'avait rien. Et elle préférait demeurer en territoire familier, elle en connaissait les codes, aussi durs fussent-ils.
- Hi ! Que foi hem ? Que carinha é essa5?
Yvonete ne put retenir les larmes sur ses joues, larmes de désespoir et de tristesse infinie. Quand la souffrance s'arrêterait-elle ? Quand changerait-elle d'adresse ? Il lui semblait que la souffrance ne l'avait jamais quittée... sa vie n'avait été que combat, dissimulation, méfiance, alors qu'elle avait tant envie de bonheur, de légèreté et d'insouciance. A quand la confiance ?
- Vem ca meu bem, vem ca6.
Leila prit sa fille contre elle et la berça comme lorsqu'elle était petite. Yvonete partit des années en arrière et accueillit avec bonheur ce réconfort maternel. Dans la jungle des affects, elle connaissait un havre de paix, le cœur de sa mère.
*
- J'ai peur ! Je ne le sens plus bouger...
Cette maudite phrase résonnait dans sa tête. Une fois de plus elle était d'actualité.
Marie avait les yeux plein de larmes. Trois mois de grossesse et trois fausses couches derrière elle. La nuit précédente, elle avait ressenti de fortes douleurs dans le ventre et une nausée tenace. Elle s'était levée, s'était traînée jusqu'à la salle de bain et avait vomi. Elle refusait de penser que de nouveau, l'embryon avait cessé d'évoluer, qu'elle n'allait pas mener cette grossesse à terme. Elle refusait d'écouter les signes de son corps et cette terrible intuition : le bébé est mort. Elle était repartie s'allonger à côté de son mari.
- Ça va, ma chérie ?
- Oui, oui, ne t'inquiète pas ! Je suis juste allée aux toilettes.
Charles prit sa femme contre lui et posa sa main sur son ventre. Elle ressentit des frissons et les larmes qui remontaient à ses yeux. Elle savait qu'elle se mentait, qu'elle mentait à son compagnon mais c'était trop dur. Pourquoi la vie, lui refusait cet enfant ? Pourquoi à chaque fois, alors qu'elle complétait son troisième mois, l'embryon s'arrêtait de se développer ? Elle en pleurait de rage intérieurement mais serrait les mâchoires pour ne pas inquiéter son homme. Elle tentait de se persuader que tout allait bien et que cela continuerait pendant les six mois, qui restaient. Le plus dur était de faire semblant de ne pas savoir qu'il n'y aurait pas de bébé cette fois encore. Elle qui donnait l'impression de tout comprendre, tout savoir, tout maîtriser, là tout lui échappait, il fallait s'en faire une raison.
Sept heures et demie, Marie dormait encore profondément lorsqu'elle entendit Charles au loin :
- Réveille-toi Marie ! Tu as perdu du sang. J'ai appelé l'ambulance, ils arrivent.
« Mais qu'est-ce qu'il dit !? Tout va bien ! Mon bébé grandit tranquille ! Je le sais moi ! se disait Marie intérieurement. J'en ai marre qu'on me prenne la tête avec ça ! Je veux qu'on me fiche la paix, qu'on me laisse dormir ! Dormir pendant six mois encore ! Six mois pendant lesquels mon corps sera tout entier dévoué à la création de cet être nouveau, qui nous rejoindra bientôt. »
- Bonjour Monsieur !
- Bonjour ! Je... Je n'arrive pas à la réveiller. Elle ne me répond pas ! Elle semble dormir très profondément
L'ambulancier souleva le drap doucement. Et son visage s'assombrit.
- Votre femme a beaucoup perdu de sang. Il faut la transfuser de toute urgence. Ecartez-vous monsieur s'il vous plaît, nous allons la mettre sur le brancard.
Charles s'écarta. Charles n'était plus là. Charles pensait à leurs étreintes passionnées, à leur amour l'un pour l'autre, qui leur soufflait l'envie d'un enfant, cela leur paraissait si naturel. Mais la nature ne coopérait pas. Elle mettait entre eux et cet enfant si désiré des médecins, l'hôpital, les ambulances et la peur, la honte, la tristesse, la colère.
Charles avait honoré sa femme et il se trouvait devant un inconnu qui lui demandait de s'écarter. Etait-il dangereux, mauvais pour Marie ?! Qu'est-ce qui leur échappait ? Qu'est-ce qu'ils ne faisaient pas correctement ? Pourquoi les grossesses de Marie s'arrêtaient-elles, comme par l'effet d'un mauvais sort au bout de douze semaines ?
- J'ai peur, je ne le sens plus bouger...
Cette phrase résonnait dans la tête de Marie, comme un très méchant rêve. Un rêve récurrent qui avait l'extrême mauvais goût d'être réel.
Elle se trouvait allongée à l'hôpital, une infirmière près d'elle, qui lui tenait la main. Elle pleurait sans bruit. Les larmes coulaient sur ses joues et elle avait le regard dans le vague.
- C'est dur pour vous tout ça ! Je comprends que vous vous sentiez si perdue... lui murmura la femme en blanc.
Marie la regarda avec un air quelque peu surpris, comme si elle prenait subitement conscience qu'elle n'était pas seule.
- C'est horrible ! hurla Marie dont les pleurs s'intensifièrent. Je n'en peux plus ! A chaque fois, c'est pareil ! Trois mois et je ne le sens plus bouger ! A chaque fois, j'ai si peur ! Là je me suis dit, non, tu es folle, tu ne sais rien, il continue à vivre, c'est toi qui déconnes ! Alors, tu ne dis rien, tu te tais, sinon, tu vas encore le tuer !
Marie pleurait très fort, la tête dans ses mains. Puis elle poussa un cri qui venait du plus profond d'elle-même.
L'infirmière s'approcha d'elle et se mit à chanter tout bas, une chanson très douce. Marie s'apaisait avec cette voix et cette présence chaleureuse. Elle posa sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux. Elle percevait la voix de l'infirmière et il lui sembla entendre :
- Cet enfant que tu attends est quelque part et il entend ton appel... cet enfant que tu attends te parle doucement... cet enfant que tu attends te dit :
« Bonjour, je suis là mais pour me voir, ferme les yeux et ne pense plus à moi ! Je ne viendrai que lorsque tu cesseras de vivre pour moi, de ne penser qu'à moi comme si j'allais remplir ta vie et te faire oublier à toi-même, te faire oublier toutes ses larmes silencieuses que tu refuses de verser sur tes souffrances passées. Je ne veux pas d'une maman qu'on dit forte mais qui est brisée, je veux une maman vérité ! Car sinon tu ne me supporteras pas, je te ferai craquer, avec mes émotions toutes neuves... Mes cris te seront intolérables, tellement ils te rappelleront combien de cris en toi, tu étouffes derrière un sourire triomphant. Maman, petite maman, que j'aime tant déjà, occupe-toi de toi pour mieux m'accueillir ».
Marie ouvrit les yeux et regarda l'infirmière comme si elle était partie pendant longtemps, un léger sourire était posé sur ses lèvres. Elle se sentait sereine. Elle se décida à croire qu'elle n'avait pas rêvé, que son enfant à venir lui avait parlé. Elle s'approcha de l'infirmière, qui la prit dans ses bras. Marie s'abandonna dans cette étreinte de femme à femme et se dit que tout était encore possible, qu'il suffisait de faire le deuil, une fois pour toutes de ce qu'elle attendait pour accueillir du nouveau. Et elle pensa à ce vers de Baudelaire : « plonger au fond du gouffre pour trouver du nouveau... » qui résonna alors très fort en elle. Elle se dit qu'il était sans doute temps, d'aller voir sa mère et lui parler de ce bébé qu'elle avait refusé, alors qu'elle rentrait dans sa douzième semaine de grossesse... La grossesse s'était interrompue, personne ne savait comment. Mais beaucoup de sang avait coulé en ce malheureux été 1942.
*
Mamouna et Sofiane, Yvonete et Leila, Marie, sa mère et l'infirmière sont assises en cercle avec d'autres femmes. Elles échangent sur ce qu'elles vivent. Elles partagent leurs émotions. Elles sentent qu'au-delà de leurs souffrances, elles ont en elle une force unique, celle du partage, celle de la parole, le privilège de pouvoir mettre des mots sur ce qu'elles vivent. Elles sont conscientes qu'au plus profond de leurs peines, elles peuvent compter sur la force du lien. Qu'en partageant, elles s'enrichissent mutuellement, qu'en posant leurs maux à travers les mots, les gestes et les larmes, elles s'allègent et s'ouvrent à de nouvelles aventures.
Sofiane forte de sa conscience d'être l'épouse légitime et unique de Mohand se refusa à son mari un dimanche soir et lui dit avec aplomb qu'elle n'aimait pas qu'il la trompe. Il fut très étonné par son courage et plus jamais n'alla voir ailleurs. Mamouna n'en revint pas qu'une femme parle ainsi à son mari, elle se dit que les temps avaient bien changé !
Yvonete et Leila ouvrirent un petit commerce de couture dans la favela et n'eurent plus à vendre leurs corps pour survivre. Leila se maria quelques années plus tard et eut deux petites jumelles, qui faisaient la joie de leur grand-mère.
Marie et Charles eurent leur premier enfant un an et demi après que Maria fut allée voir sa mère. Elle lui apprit qu'elle avait été violée par un officier allemand le jour où son mari avait été emmené dans un camp. Elle était terrorisée à l'idée de donner le jour à un fils de cet homme. Elle avait expulsé l'embryon comme elle avait pu, la culpabilité et la honte remplaçant le dégoût d'elle-même. Elle n'avait rien dit à sa fillette de sept ans sur l'origine de tout ce sang qu'elle perdait. Marie comprit que sa peur d'enfanter était née de ce non-dit et de ce drame. Elle se sentit soulagée d'un énorme poids après cet échange, au cours duquel elle put pleurer sur son incompréhension de tout ce sang répandu et sa terreur d'associer le ventre de sa mère à la mort. Elle tomba enceinte quelques mois plus tard.
*
1- Bonjour tout le monde !
- Bonjour jeune-fille !
2- Aujourd'hui est venu qui tu sais !
3- Moi, aujourd'hui, je n'ai vu personne.
4- Tu as déjà essayé ce rouge à lèvres ?
5- Qu'est qui t'arrive ? Tu fais une drôle de tête.
6- Viens ici mon amour, viens !