Créer
Eveil
Elle sortait du train. Il y avait beaucoup de monde sur les quais.
Des amoureux, dans une proximité langoureuse parlant des jours difficiles de l'absence, du manque d'un corps cher et chaud, évocateur de tendresse et de sécurité mais aussi de plaisir et d'intensité.
Des parents et des enfants, partis avec une tante ou une mamie, le temps d'une parenthèse, au bord de la mer, à la campagne ou à la ville. La liesse enfantine était à son comble. Quel bonheur de retrouver ceux dans les bras desquels on peut tout affronter, tant ils sont grands et sécurisants,en ayant oublié toutes les fâcheries et les colères, que petit on sait si bien déclencher. Les parents eux, observaient, tout fiers, leur progéniture, hâlée, reposée, vivifiée par la découverte d'un monde nouveau et différent du leur.
Papa, tu me prends dans tes bras encore une fois ! disait une fillette de sept ans.
Un grand homme brun se baissa et attrapa la petite fille. Il la souleva dans les airs.
Que de joie dans ces quelques centimètres carrés. Magie de l'amour qui rend les retrouvailles avec ceux qui nous sont chers, si follement lumineuses et colorées, du concentré de bonheur, une fête du cœur, qui dans le quotidien s'étiole, se disperse, se décolore. Et si l'on est heureux d'être chaque jour avec ceux qu'on aime, des détails, des choses insignifiantes peuvent empêcher la relation d'être joie pure. Alors que l'absence ramène à l'essentiel.
Marianne regardait autour d'elle, un léger sourire sur ses lèvres. Elle s'imprégnait de la chaleur de cette foule, des émotions qu'elle lisait sur les visages. Elle se sentait bien là, avec tout ce monde, tous ses semblables. Elle se sentait vivante, bien dans son corps, entière. Elle huma une dernière fois cette atmosphère électrisée et se mit en marche.
Elle rentrait chez elle après un stage de poterie avec un grand maître de cet Art. Elle était partie en quête d'une réponse. Elle voulait opérer un tournant dans sa vie, déterminer si elle avait un élan suffisant pour consacrer son existence à la création. Marianne était sculpteur et travaillait essentiellement la terre.
Elle avait trouvé : elle revenait avec la certitude qu'elle devait créer. Cette découverte la nourrissait, l'exaltait, la confortait. Créer, apporter au monde sa touche personnelle, le fruit de sa sensibilité. Depuis quinze ans déjà, elle faisait de la poterie se contentant d'appliquer les principes de l'enseignement qu'elle avait reçu. Depuis peu, elle sentait en elle un appel, une urgence à ne suivre que son élan, à laisser ses mains seules, sculpter la terre, orner de couleur ce qu'elle engendrerait, sans jugement, sans réflexion. De la confiance, du lâcher prise, de l'éveil !
Elle se sentait profondément bien, pleine de cette découverte d'elle-même. Elle avait jusque-là suivi cette voie artistique sans trop y croire, doutant de sa capacité à engendrer quelque chose de vraiment nouveau. Depuis ce stage à Carnac, elle savait pourquoi elle était née avec des mains si habiles. Elle ressentait une joie intense, son visage était radieux.
Il y avait ce soir une exposition à laquelle elle était invitée, elle se doucha, se délecta de l'odeur de son savon au miel, acheté sur un marché le matin même. En fermant les yeux, elle revit les étalages, entendit la huée des marchands, haranguant la foule, sentit un frisson lui parcourir le dos car le vent soufflait ce matin sur la côte bretonne. Elle ferma les yeux et vit alors un vase d'une forme fantasque, aux courbes voluptueuses dont la couleur évoquait les rouleaux s'abattant sur le sable et le ciel nuageux où le soleil perce suffisamment pour réchauffer les promeneurs sur la grève. Elle appellerait ce vase Yemanja, la déesse, mère de l'océan dans le Candomblé brésilien.
Elle s'empressa de sortir de sa douche et choisit sa robe en velours dont la couleur lui rappelait ce beau vase qu'elle venait de visualiser. Elle décida de la porter avec ses ballerines rouges. Elle coiffa sa longue chevelure avec un plaisir infini, souligna ses yeux gris-bleus d'un trait de khôl. S'aspergea de ses senteurs orientales et quitta son appartement après avoir fourré son nez dans la fourrure soyeuse de sa chatte alanguie.
Elle se sentait la légèreté d'un papillon et la solidité d'un chêne. Curieuse alliance de finesse et de robustesse qui lui rappelait son vase.
En arrivant à la galerie de son ami Paul, elle reconnut différents visages. Elle alla saluer son ami. Son arrivée fit l'effet de ces vents frais et doux qui nous caressent les soirs d'été. Ils nous ramènent dans nos corps, nous faisant prendre conscience du fluide de vie qui est en nous.
Une sorte d'onde électrique parcourut ceux qui se trouvaient près de Paul. Et telle une vague, celle-ci se propagea. Marianne parlait avec Paul de son stage et de sa prise de conscience. Il lui répondit d'un air entendu, qu'il comprenait bien cela. Arborant un large sourire, il l'invita à boire quelque chose. Ils s'approchèrent du buffet. Et là, comme elle avait l'air heureux, tout le monde lui parlait.
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