La déchirure du voile
Elle venait d’avoir dix-huit ans. Elle était superbe. Sa taille élancée, ses longues jambes, ses cheveux noirs, ses grands yeux verts, son port de reine et tant de charmes encore, lui auraient valu le prix de reine de beauté pour peu qu’elle eut daigné se présenter au concours. Mais Béatrice ne s’intéressait pas à cela. Elle ne s’intéressait pas au réel visible. Elle ne voyait pas les choses d’une façon ordinaire. Elle sentait. Béatrice était un cœur. Un cœur vibrant, vivant comme dix cœurs réunis. Ce cœur avait cependant la particularité d’être doté d’une enveloppe sublime. Cela ne l’émouvait pas car elle était dans une totale inconscience de son corps mais elle rendait fous la plupart des garçons du village et principalement Antonin, le jeune premier, le fils cadet de Monsieur le Préfet, le parti que beaucoup convoitaient…
Cependant Antonin était fou amoureux de Béatrice. Il aimait tout chez elle et surtout ce que peu de gens voyaient : sa sensibilité, son amour des autres. Malheureusement elle ne le voyait pas. En tout cas, pas comme il aurait voulut qu’elle le vit. Elle le voyait comme un frère, un semblable à aimer, chérir, éclairer.
Béatrice dans sa bulle d’amour, cherchait sa voie, le chemin sur lequel s’engager, qui lui permettrait d’ouvrir son cœur et de s’exprimer sans retenue.
Elle ouvrit les yeux, dans la pénombre du matin, sentit la fraîcheur de ce mois de décembre vivifiante et comme une invitation à l’engagement. Le froid coupe, tranche, là où le chaud caresse, enveloppe. Le froid pousse à l’action, alors que le chaud invite à la paresse.
Une idée s’imposait à Béatrice, une évidence, une certitude intérieure. Elle allait rentrer au couvent. Elle pourrait ainsi aimer sans retenue, se consacrer toute entière aux autres, oublier définitivement ce corps si encombrant pour celui qui ne l’investit pas pleinement.
Elle se leva, mue par une force extraordinaire. Elle allait devoir affronter ses parents, ou plutôt son père. Sa mère ne s’opposerait pas à son choix. Madame Blanchet souhaitait le bonheur de ses enfants. Elle leur faisait confiance pour trouver leur chemin vers celui-ci.
Monsieur Blanchet était moins ouvert. Il pensait mieux savoir que quiconque ce qui convenait à ce dernier. Il avait sa façon de voir les choses qui primait sur celle des autres, la sienne, seule était la bonne.
Béatrice devait se marier avec un bon parti, le gars Michel par exemple, le fils du forgeron, un sacré gaillard celui-là. Il lui ferait de beaux enfants. Jean Blanchet rêvait ainsi devant son café brûlant lorsque Béatrice entra dans la cuisine.
-Bonjour père, je souhaite vous parler ce matin.
-Bonjour ma fille. Je t’écoute ma belle.
-Je sais que je vais vous contrarier mais je ne puis taire en moi un désir aussi fort. Je veux me mettre au service de mes semblables. J’ai décidé de porter le voile.
Le père Blanchet resta bouche bée quelques instants. Le temps que l’information trop surprenante soit assimilée par son esprit. La violence de ce qu’il venait d’entendre le rendit fou furieux. Il frappa un grand coup sur la table.
-Tu es folle ! Tu vas te marier ma fille et me faire de beaux petits gars avec le voisin Michel. Retourne dans ta chambre et ne me parle plus de ça !
Mais ce fut Jean qui se leva et quitta la pièce. Béatrice resta impassible. Elle s’attendait à ce que son père n’accueillit pas avec bienveillance cette nouvelle. Mais elle était décidée.
Elle déjeuna légèrement et alla dans sa chambre préparer les affaires qu’elle allait emmener. Elle fut rapide. Elle alla trouver sa mère pour lui faire part de son choix et l’embrasser. Sa maman l’embrassa sur le front et se tourna pour lui cacher ses larmes. Béatrice quitta la maison sans croiser son père. Ses frères étaient aux champs. Elle leur écrirait une fois installée. Béatrice se sentait des ailes. Elle savait que sa décision la conduisait vers des moments difficiles mais elle avait la certitude de faire ce qui lui convenait.
Elle écoutait son cœur.
*
Elle arriva devant le couvent et frappa. Les battements de son cœur s’accélérèrent. Elle ferma les yeux un instant puis entendit la porte s’ouvrir.
-Bonjour ma fille. Que puis-je pour toi ?
Une sœur au visage marqué par le temps la regardait tranquillement.
-Je souhaite m’engager. Je désire servir mes frères à vos côtés.
La paix souveraine de Béatrice sembla convaincre Sœur Adèle. Elle s’écarta pour laisser entrer Béatrice.
*
Trois mois avaient passé. Jean Blanchet ne décolérait pas. Madame Blanchet n’essayait plus de lui expliquer le choix de Béatrice. Elle se disait que sa colère finirait par passer. Leur fils aîné attendait un p’tiot pour Noël. Cela distrairait son mari, cet heureux événement.
Antonin était désespéré. Il avait guetté celle qui éclairait ses journées en vain. Il ne la voyait plus nulle part. Il ne comprenait pas. Il la crut tout d’abord malade et n’y tenant plus, il alla demander des nouvelles à sa mère.
La nouvelle ne le choqua pas. Il fut presque rassuré tout d’abord. Béatrice n’appartiendrait pas à un autre homme. Puis l’absence de la belle devint un poison qui agit lentement mais sûrement.
Il pensait à elle, à ses journées de prière mais, peu à peu, le visage de la belle n’était plus aussi net, aussi sûr, aussi rassurant qu’il l’avait toujours été. Antonin pleurait empli de désespoir dès qu’il était seul, n’avait plus goût à rien, se forçait à accompagner son père et à poursuivre son instruction mais son cœur n’y était plus. Lui qui avait songé marcher sur les pas de son père. Ses sœurs ne pouvant s’engager en politique. Antonin n’était plus que l’ombre de lui-même. Les jeunes villageoises tentaient de deviner ce qui se cachait derrière ses yeux tristes, sa mine amaigrie et son air absent. Antonin était dévoré par la passion.
Il marchait depuis de longues heures dans la forêt lorsqu’il eut l’idée de suivre Béatrice. Se mettre lui aussi au service de Dieu… Mais bien sûr ! Comment n’y avait-il pas pensé avant ? Les séminaristes et les sœurs se réunissaient plusieurs fois par semaine pour venir en aide aux pauvres du canton.
Antonin affronta sa famille, les regards réprobateurs ou peinés de son entourage et partit au petit matin, frapper à la porte de la maison de Dieu.
Il ne passait pas un instant sans penser à Béatrice mais il était heureux d’être là, pouvant se consacrer entièrement à sa passion, se sentant en parfaite communion avec son aimée, qui comme lui vivait recluse la plupart du temps, servant Dieu et les plus démunis. Puis il la vit. Dieu qu’elle était belle sous son voile sombre. Ses grands yeux verts dévoraient son visage aminci, son expression de douceur s’était intensifiée.
Il sentit son cœur exploser et réunissant toutes ses forces s’approcha d’elle pour la saluer. Béatrice ne le reconnut pas immédiatement puis lui offrit son plus joli sourire.
-Je suis heureuse de te voir ici et de te savoir à nos côtés pour servir Dieu et nos frères qui en ont tant besoin.
Ils se séparèrent, comme à regret. Béatrice ne comprenant pas ce qui la retenait près de cet aimable jeune homme. Ils se voyaient deux fois par semaine et prenaient plaisir à bavarder.
Béatrice faisait sa toilette comme chaque jour, sans même y penser lorsque le visage de frère Antonin lui apparut alors qu’elle passait son gant derrière sa nuque. Elle ressentit une chaleur douce et enveloppante dans tout son corps et ferma ses yeux pour mieux la savourer. L’image d’Antonin lui prodiguait un bien être inconnu jusque-là. Elle rouvrit les yeux et se sentit un peu coupable sans comprendre pourquoi.
Elle revit Antonin le lendemain et se surprit à l’attendre avec impatience. Elle n’avait plus envie de le quitter. Aux côtés de ce garçon, son corps rentrait dans une mollesse toute nouvelle pour elle. Elle ressemblait à un chat qui s’abandonne à la chaleur d’un feu. Son corps engourdi réclamait cette douce présence.
Elle l’aimait éperdument mais elle savait que quoi qu’il advienne, il demeurait ce voile, entre elle et le reste du monde, entre elle et son bien aimé.
*