Un p'tit air de Paris
Le comte de Basingouin
Il était là, accoudé au zinc, la clope au bec et la barbe pas faite. L'air gris comme tout autour de lui, p'têt même patibulaire, mon cher ! Le comte de Basingouin se la coulait douce depuis que sa mère était morte. Il traînait dans les bistrots, assumant enfin, son amour du goulot, son addiction pour les mousses et son plaisir d'offrir la tournée à tous ces hères pas distingués, qui l'appelaient René en lui tapant sur l'épaule. Ça le changeait du château et de tous ces rupins, tous ces pédants qui le méprisaient, qui le toisaient, qui l'auscultaient de leurs regards sans vie. Il en avait soupé le René de ses parents pleins de fric, de domaines et de principes. Il voulait respirer, déconner, trinquer avec du monde pas compliqué, pas alambiqué qui se retrouvait près de l'alambic. Il se sentait chez lui dans ce petit bar de quartier où on picolait pas cher, où on rigolait pour rien, où les flippers enveloppaient l'espace sonore avec des cris de femme mal traitée. Il était bien, là, le René à siroter un p'ti rosé, une mousse fraîche ou un vin chaud selon l'temps, selon l'humeur... Et avec lui, pas d'ardoise, il allongeait : les biftons cache ! La vieille Comtesse l'avait gâté ! Ah ! Qu'il était heureux maintenant le jeune premier, jadis célébré dans le beau monde mais tellement empêtré dans sa prison en or. Là, il se sentait libre. Il souriait au patron, il respirait goguenard l'air enfumé avec la mine d'un vainqueur qui a gravi l'Everest. Le comte rêvait, satisfait, fixant le pot d'eau qui accompagnait son pastis.
*
La comtesse était morte depuis six mois. Elle avait succombé à une maladie foudroyante, qui n'épargnait pas les organismes fatigués. Et le sien l'était ! Elle était lasse de vivre, de mentir, de faire semblant. Elle ne se supportait plus, ni elle, ni sa vie. Elle feignait le bonheur, le succès, la joie or tout n'était que souffrance et apparence. Elle enfouissait toujours plus profondément en elle, son dégoût de vivre, se scindant d'elle-même, se condamnant à une mort certaine.
Elle pensait à son fils, le Comte de Basingouin, si beau, si prometteur ! Elle rêvait un beau mariage, des petits enfants sages comme des images, qui lui redonneraient un éclat de jeunesse. Mais il n'en était rien. Son fils ne s'intéressait pas aux femmes. Il allait dans le monde, certes mais il semblait ne le faire que pour la contenter. Son cœur n'y était pas. Il ne goûtait à rien. Il observait absent ce monde d'apparences et de conventions où les rapports de force se font à travers les titres et l'argent. Il semblait si étranger à tout cela. Il lui rappelait son mari - qu'elle n'avait pas pris la peine de comprendre - ce poète, si malheureux dans cette société de privilégiés. On le retrouvait souvent, habillé comme un gueux, traînant dans des jardins, le carnet à la main, composant des poèmes et nourrissant les oiseaux. Son fils avait hérité de la sensibilité paternelle mais il n'avait pas de talent particulier ou en tout cas, il n'y croyait pas. Cela inquiétait beaucoup la Comtesse car elle savait que son fils souffrait en silence, sans jamais rien exprimer.
Elle avait été contrainte de quitter la réception, la douleur dans la poitrine était trop forte. Elle était allongée. Ses invités partaient un à un. Ses yeux étaient clos mais sans parvenir à s’endormir, elle écoutait les murmures qui lui parvenaient par la porte close… Elle aurait aimé mourir. Elle n'en pouvait plus de feindre, d'être en représentation. Elle aspirait à du vrai, du pur, du direct. En proie à la colère, elle fulminerait; joyeuse, elle s'esclafferait; triste, elle s'abandonnerait aux larmes... Rien que d'y penser, comme cela semblait frais ! Elle aurait tant aimé se permettre cela! Mais elle n'osait pas, elle craignait de ne plus se reconnaître et qu'on ne la reconnaisse plus. Elle se sentait perdue. C'est alors qu'une douleur d'une intensité inouïe la pénétra au niveau du cœur. Elle s'arcbouta sur le lit et appela de tous ses vœux la mort et la délivrance de cette vie de mensonges, qu'elle n'avait pas eu la force de combattre. Elle se promit d'être plus courageuse, si une deuxième chance lui était donnée ; de revenir guerrière, pourfendant la mauvaise foi et les faux-semblants, vivant pour l'amour et la vérité, l'ếtre-là, dans l'instant avec ceux qui lui seraient chers. Elle pensa à son fils pour une dernière fois et l'embrassa mentalement pour la première fois de sa vie. Elle sentit une larme couler sur sa joue et une vague d'émotion qu'elle n'avait jamais éprouvé la submerger. Son corps retomba sans vie sur le matelas.
*
Six mois que la Comtesse avait rendu l'âme. Six mois, qu'il avait quitté le château. Il s'était acheté un appartement modeste au cœur de la ville, il venait chaque soir au bistrot. Il cherchait un peu de chaleur dans cet endroit miteux mais sympathique. Il avait un peu le vague à l'âme ces derniers jours et sa mère lui revenait souvent en mémoire. Il avait envie de créer mais il ne savait pas encore exactement quoi ! Il aimait dessiner depuis toujours mais ne prenait pas cette activité au sérieux. En effet, l'aristocratie ne dessine pas ! D'ailleurs, elle ne fait rien, faire dégrade, c'est réservé aux classes inférieures. Mais maintenant qu'il se sentait libre, sans le moindre lien avec la noble caste, il pouvait laisser ses mains exprimer ce que son cœur sentait.
C'est ainsi que le Comte de Basingouin se mit à faire des portraits sur la place de Montmartre, connu seulement sous le nom de René, aimé de chacun car il avait au bout des doigts de l'amour et de la joie. Sa mère de là-haut le regardait admirative et se disait que si elle revenait, elle se livrerait bien à la danse !
*