Naïveté

S'ils savaient où ils pénètrent, peut-être refuseraient-ils d'entrer...


Maman aimait tant qu'on la salue avec un sourire.
 
Ça m'fait du bien, qu'on me dise bonjour gentiment ! Les gens ici ne disent pas bonjour. Chez moi, on se croise, on se salue. C'est vrai, que c'est plus petit mais quand même, ils sont mal élevés ces Lyonnais !
 
Maman venait de la campagne, d'un petit village de deux mille habitants, où tout le monde se connaissait, où tout le monde se parlait ! La grande ville ça la changeait... Elle y était venue pour trouver du travail quand ils avaient fermé l'usine textile. Parce qu'avant dans son petit village de rien du tout, il n'y avait rien moins que trois usines : l'une de textile, l'autre de jouets en bois et la tuilerie. Puis les délocalisations avaient commencé leur massacrante épuration du monde ouvrier avec leur cruel pendant : le chômage.
Maman avait vingt deux ans quand elle avait débarqué à Lyon. Elle était tombée sur mon père en allant au cinéma un soir. Il l'avait bien baratinée et il avait réussi à la sauter, dans la semaine qui avait suivi leur rencontre, contre mariage et belle situation. Puis il n'avait plus jamais donné de nouvelles.
Maman avait tellement honte de ce qui lui était arrivé qu'elle n'avait rien dit à personne. Elle avait mené sa grossesse en faisant en sorte que personne ne s'en rende compte et elle avait réussi son coup de déni... Quand je suis né, elle a dit qu'elle m'avait récupéré devant une église ! Je pleurais tellement fort qu'elle s'était approchée et je m'étais aussitôt arrêté. Elle s'était dit que c'était un signe, que je lui étais destiné. Quelle histoire... Et mes grands parents ont fait semblant de la croire. Ça arrangeait tout le monde. Pas de questions, pas de problèmes... Mais moi, ça ne m'allait pas, parce que j'avais pas de père, alors je lui en voulais à ma mère. Je lui en voulais de s'être laissée berner comme une dinde par ce fils de salaud. Lui, je lui en voulais de sa lâcheté. Et j'en voulais à mes grands parents de n'avoir rien fait pour aider ma mère à retrouver ce traître qui l'avait engrossée et s'était fait la malle. J'en voulais aussi aux autres garçons, ceux qui avaient un père, un vrai. Comme Frank ou Sébastien dont les pères étaient vraiment trop bien. Finalement, j'en voulais un peu à tout le monde. Mais je pouvais pas leur faire savoir. Tandis qu'à ma mère, je pouvais. Elle était là, toute seule, réceptacle parfait pour ma décharge de fiel quotidien... et je ne l'en privais pas ! Je me délectais chaque jour de lui arracher des larmes, de la voir malheureuse. Ça me soulageait un peu de mon malheur à moi. C'est vrai quoi ! J'avais rien demandé moi ! Qu'est-ce qu'elle avait besoin d'aller faire confiance au premier venu !
 
Maman n'en pouvait plus. Elle le disait de plus en plus souvent. Elle travaillait beaucoup pour qu'on puisse payer le loyer, nous nourrir, nous habiller, et prendre du bon temps une fois de temps en temps au ciné. C'était sa petite folie à ma mère le cinéma. Elle adorait ça ! Et sa mésaventure avec mon père, ne l'avait pas découragée d'y aller. Peut-être qu'elle avait l'illusion d'arrêter le temps en y retournant et d'effacer pour un instant cet épisode de souffrance.
 
Depuis que j'avais fêté mes treize ans, maman disait qu'elle ne me reconnaissait plus.
 
T'étais tellement gentil avant... tu rentrais de l'école, tu me racontais ce que t'avais fait, tu faisais tes devoirs et on mangeait tous les deux, on était contents d'être ensemble ! Maintenant, tu rentres, sans même me jeter un regard, tu t'enfermes dans ta chambre et tu ne me dis plus rien. Je n'en peux plus Benjamin ! Et cette histoire de père, hein ! A quoi ça rime ? Tu t'imagines peut-être qu'il va venir nous voir, nous reconnaître et passer du temps avec nous !
 
Puis elle éclatait en sanglots. Moi, je retournais dans ma chambre en claquant la porte et je nous haïssais. Je me haïssais de ne pas avoir de père, de faire du mal à ma mère, la seule personne qui se préoccupait de moi et j'en voulais à maman de ne pas m'avoir donné un père. Pourtant je l'aimais ma mère, drôlement fort même, mais je ne voulais pas le lui montrer. J'étais trop en colère.
 
Depuis quelque temps, je m'étais mis en tête de retrouver l'homme qui avait séduit ma mère mais j'avais bien peu d'éléments. Maman, savait juste qu'il s'appelait Paul et qu'il avait travaillé à la SNCF en 1965, date de ma conception. Encore fallait-il qu'il n'ait pas menti !
Mais j'étais trop jeune pour faire des recherches, alors je la harcelais pour qu'elle aille se renseigner. Pour avoir la paix, comme elle disait, elle avait fini par y aller.
 
Je n'ai rien trouvé Benjamin ! Je t'avais bien dit que ça ne servait à rien d'espérer !
J'te crois pas ! Tu sais pas mentir. Dis-moi ce que t'as trouvé ! Allez s'il te plait !
Et le coquin que j'étais la regardait avec des yeux tous doux, ceux auxquels elle ne pouvait rien refuser.
Ah ! Benjamin ! Ne me regarde pas comme ça. Puisque je t'ai dit que...
 
Elle se leva pour aller chercher un mouchoir, se rassit et triturant son bout de tissus blanc, elle me dit :
 
C'est lui qui était dans le bureau où on m'a envoyée pour faire des recherches. Je l'ai tout de suite reconnu. Il a des yeux d'un bleu très clair, comme les tiens et je n'aurais pas pu me tromper... Tu lui ressembles tellement ! Lui, par contre ne s'est pas souvenu de moi. J'ai hésité à lui parler. Parce qu'il a pas l'air commode. Alors, je suis repartie en disant que je m'étais trompée de bureau. Il a du me prendre pour une folle...
Quoi ! Tu lui as rien dit ! Mais t'es trop...
 
Je suis parti dans ma chambre en claquant la porte pour ne pas l'insulter. J'étais fou de rage. Ma mère s'était trouvée devant mon père et elle ne lui avait rien dit.
 
Aahh !
J'ai donné des coups de poing dans mon oreiller et je me suis endormi groggy comme si je m'étais frappé moi, mon père et ma mère à la fois.
 
Puis j'ai harcelé ma mère pendant des jours et des jours jusqu'à ce qu'elle cède et aille de nouveau à la rencontre de mon père, pour lui parler, lui dire que j'existais. Je voyais bien que je la torturais, mais je m'en fichais complètement, tout ce qui comptait c'était mon espoir de retrouver mon père.
Ces mots me semblaient magiques : « mon père ». Je me baladais dans la rue, en le répétant dans ma tête « mon père, mon père... ». Je me risquais même à l'appeler « Papa ! » parfois. Mais je faisais attention, parce que c'était tellement bon ! J'avais peur d'être trop déçu après, si je n'avais plus la possibilité de le prononcer, pour de vrai.
 
 
C'était un vendredi matin, ma mère avait pris sa journée, pour pouvoir retourner dans les bureaux de la SNCF. Elle s'était fait belle et moi j'avais plein d'espoir en la voyant partir comme ça. Je me suis dit qu'elle reviendrait peut-être avec mon père le soir et qu'on irait manger au resto tous les trois pour fêter ça ! Tu parles...
 
Ma mère est revenue la mine défaite. Elle avait tellement pleuré que ses yeux étaient tout gonflés. Elle m'a fait de la peine. Je me suis dit que j'avais exagéré, que j'aurais jamais du l'envoyer une deuxième fois. Mais mes remords se sont vite envolés pour laisser la place à la fureur. Mon père lui avait dit qu'il s'en fichait complètement de savoir que j'existais et lui a demandé de ne plus jamais revenir lui parler de cette histoire, vieille de quatorze ans. S'il avait voulu avoir de ses nouvelles, il serait allé en chercher à l'époque. Puis il lui demandé de sortir de son bureau. En lui disant :
Au revoir, Madame !
 
Maman était sortie sans savoir comment, tellement sa tête tournait et ses jambes se dérobaient sous elle. Elle ne savait pas ce qui était le plus difficile à supporter : la dureté de cet homme ou l'idée de me retracer cet épisode cruel. Elle avait pris le bus et était rentrée chez nous comme une automate. Moi je l'attendais fébrile. En la voyant arriver, j'ai tout de suite compris qu'il n'y aurait ni resto le soir, ni « papa » pour moi dans cette vie. Je l'ai embrassée tout doucement et je me suis enfermé dans ma chambre où j'ai pleuré pendant longtemps.
 
Puis vers six heures du soir, je suis sorti de ma chambre, lessivé. Maman n'était pas dans la cuisine.
Maman ! Maman ! Qu'est-ce que tu fais ? Pourquoi tu ne réponds pas ?
 
Une intuition lugubre me saisit alors et je courus vers le premier étage, en trombe. La porte de la chambre de ma mère était fermée. J'abaissais doucement la poignée et je levais les yeux apeuré. Je vis ses jambes à cinquante centimètres au-dessus du sol, qui se balançaient. Maman s'était pendue...
 
*

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