L'odeur du café
Il venait d'entrer au CaféMichel. Il s'assit à la table du fond et attendit. Jeannette s'approcha de lui.
-Et pour vous M'sieur ?
-Un café, s'il vous plaît !
À la table d'à côté, un couple parlait.
-T'es con ou quoi ? J'ai dit que j'voulais pas !
-Tu fais chier Maria ! Je vais être obligé de te quitter si tu fais pas plus d'efforts que ça.
-C'est ça ! Allez ! Casse-toi pauv' con !
Georges ne releva pas l'agressivité de sa compagne. En guise de réponse, il prit ses mains dans les siennes puis caressa Maria sur la tête. Elle fondit en larmes.
-Ça va aller, ma douce. On va finir par y arriver.
-J'en ai marre Georges si tu savais ! Toutes ces piqûres, ces tests, cette angoisse-là...
Elle mit ses mains sur son ventre meurtri et enflé. Depuis des mois, Georges et Maria essayaient d'avoir un bébé par insémination artificielle.
Ils se connaissaient depuis bientôt dix ans. Leurs premières années d'amour avaient été consacrées à la fête, aux sorties culturelles et aux études accessoirement et officiellement. Après sa maîtrise, Maria avait passé un concours pour devenir institutrice. Georges, lui était resté à la fac. Il avait fait une thèse sur les dessous féminins dans la littérature du XVIII ème siècle et avait obtenu un poste de maître de conférences. Il se sentait heureux entre ses recherches littéraires, les cours et son amour pour Maria.
Georges aimait follement Maria. Elle incarnait pour lui la grâce et la féminité dans toute sa splendeur. Ils avaient tous les deux décidé de faire un enfant le jour où ils fêtaient leurs huit ans d'amour.
Elle avait arrêté la pilule et ils conférèrent à leurs ébats, un état d'esprit d'une dimension sacrée. Ils préparaient le nid du bébé. Leurs mouvements étaient tendres et passionnés. Mais après une année d'agapes sexuelles, il leur fut force de constater que rien ne venait, que ce bébé si désiré ne venait pas habiter le ventre inexorablement plat de Maria.
Ils se rendirent à l'hôpital et consultèrent. Des tests, des espoirs, des déceptions. Georges y croyait toujours. Il le voyait si bien ce petit. Il l'imaginait déjà tétant goulument le sein de Maria. Mais pour Maria, la situation était plus éprouvante. Elle vivait comme une intrusion toutes ces aiguilles, ces questions, ces regards froids de médecins, venant implacablement leur annoncer un nouvel échec. Son intimité était violée. Elle s'enfonçait dans un état dépressif et faisait de plus en plus souvent des scènes. Elle n'y croyait plus à ce bébé.
Elle aimait Georges mais se disait parfois que contrairement à ce qu'elle pensait avant, il ne serait peut-être pas son compagnon pour la vie. Elle voulait tourner la page de ce moment de vie si douloureux : un désir, le plus légitime qui soit, qui ne se réalise pas. Elle avait plusieurs fois pensé à arrêter les tests et les essais mais Georges insistait pour qu'elle ne lâche pas. Elle en venait à le haïr et à se haïr elle-même.
Elle rêvait souvent qu'elle courait sur une route déserte en pleine nuit. Course folle et obsédante dont elle ignorait la destination mais qui par l'énergie qu'elle mobilisait, calmait sa colère tout en amplifiant son désespoir. Elle fuyait une angoisse, en se jetant dans la nuit sans lueur. Elle se réveillait affolée et en larmes. Elle avait plusieurs fois pensé à mourir et faisait l'inventaire des différentes possibilités pour se séparer de la vie. Mais lorsqu'elle était en classe avec ses élèves ou dans le métro au milieu des autres, loin de Georges et de son obstination, elle sentait son amour pour la vie et son incapacité à se donner la mort.
Elle attendait d'avoir le courage de partir, de laisser derrière elle cet homme tant aimé, qu'elle ne parvenait plus à dissocier de la douleur, de la frustration, de la colère.
L'homme qui venait d'arriver au café Michel regardait discrètement Georges et Maria. Il se disait que finalement, il n'était pas si mal tout seul avec ses copines de passage. La vie de couple ça avait l'air drôlement compliqué. L'amour était peut-être meilleur à imaginer qu'à vivre finalement. Tout comme ce café amer et coupant, dont l'odeur familière annonçait d'autres délices. Il se souvint alors d'une citation lue quelque part : « le bonheur c'est l'odeur du café, rarement son goût ».
-Trois francs s'il vous plaît !