Marcel et Jeanne étaient assis à une terrasse au soleil. L’un près de l’autre, faisant face à la rue peu passante. Dans ce petit village d’Ardèche, peu de voitures interrompaient le silence de la campagne rythmé par le chant du coq, les aboiements des chiens et les sabots des chevaux. Marcel et Jeanne étaient métamorphosés. Leurs destins étaient scellés par un acte abominable.
Ils étaient voisins depuis peu de temps. Jeanne avait emménagé la semaine précédente dans l’appartement qui jouxtait celui de Marcel dans la petite maison qu’ils partageaient à l’écart du village. Elle arrivait de Paris où elle écrivait des livres. Marcel ignorait jusque là que l’on pouvait gagner sa vie en écrivant. Il travaillait dans un zoo.
La veille au soir vers dix huit heures, en montant les escaliers, Marcel entendit les bruits d’une dispute, provenant de chez sa voisine. Elle poussait des cris horribles et il percevait nettement des coups d’une brutalité inouïe. Son éducation lui avait inculqué que l’on ne doit en aucun cas se mêler des affaires des voisins. Il rentra donc chez lui luttant cependant contre une envie irrésistible d’aller frapper chez elle.
Après avoir jeté au loin ses chaussures, il s’assit dans son fauteuil face à la fenêtre, regardant le ciel. Marcel adorait s’envoler dans le ciel bleu, gris ou noir selon le temps et la saison, laissant son corps fatigué, allégé de son âme retrouver peu à peu de l’énergie. Il se transformait alors en oiseau, qui partait explorer le ciel, caressé par le vent, la fraîcheur de la nuit ou la tiédeur du soleil.
Il oubliait peu à peu le bruit provenant de chez la voisine lorsqu’un hurlement qui ne décroissait pas vint le tirer de sa rêverie. Elle souffrait atrocement. Il se leva et tel un automate, se dirigea vers la porte. Il sonna espérant que cela ferait cesser ce cri münchien. Mais il était bouleversé et n’attendit pas. La douleur transcrite dans ce cri le rendait fou. Il recula pour prendre de l’élan et se jeta sur la porte. Par chance, elle n’était pas fermée à clé. Il entendit des craquements mais la porte restait debout. Il reprit de l’élan et comme propulsé par le cri qui ne s’arrêtait que pour mieux reprendre, il poussa de toutes ses forces. La porte s’écroula et il découvrit un spectacle terrifiant. Jeanne était attachée à une chaise le visage déformé par la peur et la douleur. Son corps nu était marqué d’ecchymoses et sur son bras des petits cercles rouges expliquaient ses cris.
L’homme qui lui faisait face la brûlait avec une cigarette. Il semblait voulait dessinerun cœur. Il en manquait un quart. Marcel eut envie de vomir mais il résista pour libérer Jeanne de sa torture. Elle était en larmes, ses hurlements ayant cessé comme si elle avait compris que sa délivrance approchait.
Marcel donna un coup de poing à l’homme, encore surpris par son intrusion. Ses forces étaient décuplées par le sentiment d’horreur et de culpabilité de ne pas être intervenu plus tôt. Jeanne aurait moins souffert.
Cette femme l’attirait depuis la première fois qu’il l’avait entrevue mais il se disait qu’elle n’était pas de son monde. Il n’avait rien fait pour s’en approcher davantage.
L’homme qui torturait Jeanne se ressaisit quelque peu après le second coup de poing de Marcel.
            - Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? On est chez nous, on fait ce qu’on veut ! Dégage ! 
            - Ça n’a plus rien à voir avec la liberté là ! C’est de la torture ! Prends ça !
            Marcel lui asséna un coup terrible sur la nuque avec une statue en fonte. L’homme trébucha et tomba sur le sol. Pendant ce temps, il alla détacher Jeanne qui regardait la scène affolée et il lui dit :
            - Vite, venez. Nous allons appeler les secours.
Jeanne le regardait étrangement. Regard vide et terrorisé. Elle prit la statuette en fonte et refrappa l’homme avec une force insoupçonnée, fruit de la douleur et de la colère.
Le sang coula sur le tapis et le visage de l’homme, au sol, se figea.
Il était mort.
Jeanne s’écroula sur Marcel, qui la retint de justesse. Il sentit alors son cœur battre et ses jambes se dérober sous lui. Il voulait protéger cette femme à tout prix.
Il la couvrit de sa veste et la serra dans ses bras. Puis, comme saisi par un vertige, il regarda le corps et eut l’intime conviction qu’il devait disparaître afin de préserver la paix de Jeanne. Dans les moments extrêmes, la pensée vole.
Il enveloppa le corps de l’homme dans le tapis souillé puis le descendit péniblement jusqu’à son véhicule. Il remonta aussitôt voir Jeanne. Elle n’avait pas bougé et gardait le même air perdu.
Marcel réfléchissait à un moyen de se débarrasser du corps lorsque l’idée du zoo lui vint comme une évidence. Il allait donner l’homme aux fauves et aux reptiles.
Il regarda sa protégée d’un air triomphant et se mit à la tutoyer.
            - Ne t’inquiète de rien. Je vais faire disparaître le corps. Je m’occuperai de toi ensuite. Attends-moi ici. C’est plus sûr.
Jeanne acquiesça. Elle se laissait faire, confiante et perdue, s’accrochant à cet appui inespéré.
Marcel s’appliqua à débiter la viande comme s’il découpait du bœuf ou du porc. Il le distribua aux lions, aux panthères et aux crocodiles qui le dévorèrent.
Il reprit le chemin de la maison de la colline où il avait longtemps vécu seul. Il y rejoignit une femme seule, blessée, qu’il voulait soigner et protéger. Il se sentait vivant et important. Il aimait.

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