Dans un coin du bois, là où la lumière passait par intermittence, elles se tenaient rapprochées, hagardes. Proches les unes des autres, elles pensaient se protéger, se garder du danger. Un frisson les parcourait. Un peur palpable les enveloppait. Qu’est-ce qui avait pu ainsi les effrayer ? De quel prédateur cherchaient-elles à fuir ? Quelle bête sauvage les menaçait si fort ? La lumière chaude passait entre les branches, faisant des taches sur leur fourrure douce, dessinant des pois, ici et là. Elles étaient si émouvantes, fragiles et vaillantes, combatives et défaillantes. Il suffisait d’un rien pour les mettre à terre, les réduire en poussière – ou presque, et elles s’accrochaient à la vie, comme le lierre au chêne, le lichen à la pierre. Frêles élans de vie, elles n’en étaient pas moins décidées à vivre, à défendre la vie légère et généreuse qui les parcourait. Petites gazelles ! Un bruit au loin, un vacarme énorme les fit s’avancer. La panique les saisit et la horde parcourut plusieurs mètres au galop. Le feu avait pris la forêt : il avançait impitoyable, dévastant la végétation -habitacle de tant de créatures, grandes ou petites- il tuait en quelques secondes tout ce qu’il touchait : les oisillons dans leur nid, sans défense, faute de force, contre le danger, la fumée et la chaleur piégeait les animaux tapis dans leurs terriers. Pour survivre, il fallait fuir. Fuite en avant ou en hauteur, pour ceux qui possédaient des ailes. Fuir le chaud et l’étouffant. Les gazelles parviendraient-elles à franchir la rivière ? Elles seraient alors sauves. Sauvées de ce souffle dévorant, de la langue de feu qui avalait tout sans hésiter. Ogre rouge et brûlant à l’appétit insatiable. Les gazelles poursuivaient leur avancée vers l’eau salvatrice mais elles étaient épuisées. Les plus jeunes, les plus menues, les moins robustes s’étaient écroulées déjà. Le feu en avait déjà pris quelques-unes. Depuis le matin, elles fuyaient la chaleur et le danger. Mais il se rapprochait insidieusement. Les dernières gazelles vivantes mettaient toute leur énergie dans cette fuite salvatrice. La rivière n’était plus très loin. Encore un effort, ultime, pour survivre, revivre, vivre tout simplement ! Arrivée à la rivière, la horde décimée tenta la traversée. Mais la rivière semblait nerveuse ce matin-là. Le feu, peut-être, l’avait agacée. L’eau semblait bouillonner, le courant était fort, les pierres saillantes et méchantes. Une gueule de loup aux dents acérées, prête à croquer l’intrépide qui oserait s’y aventurer. Les gazelles s’y engouffrèrent pourtant. L’eau devint rouge et les gracieuses créatures tombèrent une à une. La nature n’était décidément pas leur amie ce matin-là. Seulement une gazelle parvint à traverser indemne. Elle avait été tout doucement, précautionneusement. Observant ses pareilles qui n’avaient pas pris le temps d’observer, qui s’étaient jetées dans l’eau comme si celle-ci les sauverait d’elles-mêmes. La grande gazelle sage et avisée avait pris le temps de la traversée, comme celui d’une ultime épreuve, la plus dure peut-être. Elle avait évité les pierres assassines et les courants meurtriers. Elle voulait absolument vivre encore, elle acceptait l’idée de devoir prendre son temps pour cela, de ralentir la cadence. Attendre calmement la survie, attendre pour se sauver de ce temps gourmand de morts. Elle posa un sabot sur la rive. Elle était seule mais en vie. Tout était à écrire…


EH le 26-06-2013

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