Oublier ?
 
 
Une gifle. Comme ça. Il m’a regardée, dépassé par tout ce qui le submergeait et m’a giflée. Je hais ses impulsions, violentes, primaires, barbares. Entre la bête et lui, je ne vois guère de différence parfois. La peur féroce, l’incompréhension, le doute, la perte de repères l’ont conduit au plus profond de lui-même dans cette froide et cruelle solitude où tous les coups sont permis pour en sortir.
            Sa mère ne l’avait pas aimé, chéri, protégé comme il le méritait. Il a évolué en bête hagarde et agressive.
Et moi, je ne l’ai pas vu tout d’abord, affamée que j’étais d’une douce chaleur. Besoin d’amour, d’amour, d’amour. A tout prix. Un amour désespéré, insensé, aveugle aux signes d’avertissement du danger. « Ce mec est violent ».
Il n’a pas reçu le baume premier, permettant à l’homme de se couvrir d’un doux duvet protecteur. Pour survivre, il a du faire pousser des épines. Épines poignards ou épées, tentatives de caresses malheureuses et condamnées, blessures immanentes ne pouvant qu’augmenter son supplice intérieur. Et moi, je le replongeais là dedans.
             Je m’étais arrêtée au masque, au discours, au vraisemblable. Oubliant momentanément que l’homme n’est pas qu’une apparence. Je n’avais pas franchi le miroir. Fascinée que j’étais par ce doux reflet masculin, blond et suave comme le tout premier. Tout premier tant aimé, adoré mais si maladroit et bourré d’illusions. Il pensait que l’amour était dangereux, pauvre bougre. Que parler, vivre, en étant amoureux, mettait en danger… A qui la faute ?
             Mon second ne pensait pas exactement cela, question de génération, mais ses épines étaient bel et bien là. Impossible de les oublier. Au détour d’une discussion, d’un conflit, elles vous pénétraient et c’était l’hémorragie.
             Il venait de se lâcher. Une gifle, un coup, un trou dans mon amour à moi. Si beau, si fort, si fou, si passionné. Comme le réveil nous tire d’un sommeil profond, la gifle me ramenait à la réalité. En face de moi, il n’y avait pas l’amour, il y avait la haine, des générations de haine que lui et moi, perpétuions par notre aveuglement et notre lâcheté. Il aurait suffit de tout renier, effacer, gommer, regarder avec lucidité, pour créer du nouveau mais cela exigeait un courage surhumain, que ni lui, ni moi ne possédions. On s’habitue à la douleur, on s’y attache, on ne saurait marcher tout nu en quête d’un nouveau soi, libre et vivant.
            Tous petits, on nous avait habitués à la mort et on en redemandait, entretenant ce fluide létal qui nous attachait. Relation toxique ! Ô doux toxique, si familier.
            Pour renaître, il nous aurait fallu oublier. Lui, n’y songeait même pas et moi, je n’avais pas encore appris, malgré les coups. Peut-on apprendre à oublier ? Je l’espérais, sans savoir comment m’y prendre, où aller, pour apprendre à oublier mes premiers pas, les premiers bras, qui au lieu de me soutenir me poussaient vers le bas…

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