Fragments
Une plage déserte et brumeuse. Il n’y a que moi. Un seul être vous
manquant, tout serait-il nécessairement dépeuplé ? Je crois
momentanément me suffire. J’aspire à m’habiter pleinement, prenant
l’entière possession de moi-même et de mon univers infini afin de le
découvrir dans ses tréfonds, dans ses profonds souterrains.
*
La plage majestueuse s’étale, royale. Une horde de chevaux à la
blanche robe passe sereine et déterminée. Où va-t-elle ? Elle
s’éloigne au pas, tranquille, sans hâte ni angoisse.
Des mouettes parcourent le ciel dans un fracas mélodieux. Le blanc des
équidés prolongé par des tâches volantes, bruyantes, ayant en elles
quelque chose de perçant. La mouette transperce l’espace visuel et
sonore.
L’indienne aux longs cheveux marche sur le sable blanc. Le noir de ses
mèches ondule au gré de ses pas nonchalants, pleins, denses, d’une
lourde légèreté. Un poids qui ne s’appesantit pas mais qui s’inscrit
dans la légèreté d’une empreinte, esquisse d’un passage éphémère et
régulier.
Elle chante. Sa voix est grave et profonde. Son chant semble venir
d’un temps lointain, immémorial… caresse qui se mêle au cri des
mouettes. La mélodie s’étoffe du murmure des vagues, qui se brise en
un fécond fracas. Et les chevaux de hennir leur joie, jubilante
fougue.
Et moi, je cours, je cours, sans pouvoir m’arrêter. Je cours dans le
vent, les particules d’eau qui viennent à ma rencontre, à moins que je
n’aille moi les quêter ! Mes jambes, telles des plumes me font oiseau,
mon ventre, tel la horde me pousse au-devant, furieux, heureux, plein,
comme s’emplissant au fur et à mesure que mes pas se succèdent au vent
léger. Je cours. Je cours comme je volerai. Je me sens tel l’oiseau,
franchissant l’air, touchant à peine la terre, l’effleurant pour mieux
bondir. Félin aussi, dans une quête insatiable et délicieuse, sa seule
raison d’être, d’avancer. Au plaisir de fendre l’air…
L’air maîtrisé ou épousé, devenu ami, complice, enveloppe
bienfaisante. J'ai trouvé ma deuxième peau ! Moi qui en était
dépourvu… J’allais, nu, sans protection, vulnérable. Me voici entier !
Je n’ose y croire. Le mouvement me complète, me fait « un ». Il me
faudra encore trouver le chemin vers l’unicité statique…
*
Je me réveille dans une pièce où la lumière du soleil m’aveugle. Les
murs réverbèrent la blancheur de l’astre puissant. J’ai grand peine à
ouvrir les yeux. Surexposition… je dois fermer les rideaux. Cela
m’apparaît comme une évidence. Sous peine d’être aveuglé,
définitivement. Je me lève avec peine, luttant contre les épées
lumineuses qui me transpercent. Je suis cloué au lit qui refuse de me
laisser partir. Il me faut du courage, beaucoup de courage. J’ai
décidé que la blancheur criminelle n’aurait pas raison de moi. Je
serai plus forte que ce néant oppressant. Je réfléchis, cessant
momentanément toute lutte. Je m’étale de tout mon long, je m’étire, me
répands, me rends – en apparence du moins. Je reprends des forces,
j’accumule ce qui me sera nécessaire pour l’ultime élan, salvateur !
Mes yeux sont clos. Je ne bouge plus. Mon souffle est doux et calme.
Je suis d’une tranquillité absolue. Mon corps me semble alors flotter
dans cette blancheur que je ne vois plus, contre laquelle j’ai cessé
de lutter. J’ai épousé la lumière. Me serai-je dématérialisée ? Je me
sens pleine d’une énergie colossale, puissante, cristalline, lumineuse !
J’ouvre alors doucement, délicatement les yeux. La lumière aurait-elle
changé. La blancheur demeure mais elle ne m’agresse plus, elle me
semble familière, bienfaisante. J’ai presque envie de la manger. Je la
regarde, je la pénètre, je l’explore. Nous nous rencontrons. Je la
sens autour de moi, qui m’enveloppe, me prolonge tout le long du
corps. Sans même y penser, je me lève alors. Légère et pleine. Il me
vient l’idée que je suis un arbre aux racines profondes, aux branches
solides dont les feuilles dansent au vent, caressées par la lumière du
jour. Je danse alors. Je danse la vie, la lumière, l’air, la terre.
Tourbillon ou tout se mêle, se rejoint dans une harmonie furieuse et
rieuse. Eclats…
*
Deux corps se profilent à l’horizon. Arabesques complémentaires,
courbes qui s’entrecroisent ne formant qu’un. Deux qui font un.
Au-dessus d’eux s’agrandissait le ciel… Ils formaient deux points,
qui constituaient l’origine d’un tout, bleu immense et infini.
Peut-être portaient-ils le ciel… Elle ne se souvenait plus où elle
l’avait rencontré mais elle savait son importance. Elle qui avait
longuement espéré la nuit, c’était le jour qui était venu ! Elle le
tenait sans le retenir. Il voulait être là.
Accords, harmonie, évidence. La liberté d’un engagement… tout le
contraire d’une contrainte, d’un ennui, d’un compromis. Elans mutuels,
réciprocité. Une rencontre.