"Bien qu'il soit parfois difficle de se réveiller ;
il vaut mieux vivre que dormir ! quoi qu'en dise Baudelaire..."
 
Quelle conne !
 
Elle était en proie à un accès de rage comme elle en avait rarement. Comment avait-elle pu se laisser berner de la sorte. Elle, avec toute sa lucidité, sa connaissance de l’âme humaine ! Elle s’était fait avoir comme une fillette. La grande initiatrice aux mystères avait succombé aux charmes d’un jeune premier et s’était laissée abuser. Elle était tombée folle amoureuse de ce prince du désert venu un soir pour une soirée au village. Elle avait été subjuguée par sa beauté et le son de sa voix caressante et douce. Dire qu’elle aurait pu se jeter dans un feu pour lui, feu de bois à l’image de celui, intérieur, qui la consumait…
 
Il l’avait envoûtée, maraboutée, tarabiscotée. Elle s’en était entichée au plus haut degré de ce grand dadais bouclé. Une fois séduite, gagnée, conquise, il l’avait laissée comme une crêpe à cramer dans la poêle, elle s’était sentie A. B. A. N. D. O. N. N. E. E. Elle l’avait alors immédiatement haï, exécré, abhorré.
 
Sors de mon cœur ! Va-t-en de mon esprit ! Disparais à tout jamais ô traître honni ! ô être indigne de l’amour et de ses grâces divines ! Celui qui n’a pas le courage d’aimer n’a pas le droit de vivre.
 
Sylvana déchaînée demanda aux oracles de la venger, de le fustiger de la foudre de son ire, de le poursuivre de sa fureur, décuplée par la douleur, la peine et le désespoir.
 
Elle l’avait tant attendu, chéri, espéré. Il lui avait dit, les yeux dans le vague et la voix enveloppante :
- Attends-moi, je viendrais te chercher et ensemble, nous voguerons ivres de plaisir, d’extase et de joie sur les ailes de l’amour !
 
Mais il n’était pas venu. Il l’avait trahie. Bassement, lâchement, bêtement. Comment avait-il pu être aussi veule ? Ô infamie de la trahison qui laisse dans l’âme un goût amer et déplaisant… Il avait gagné son cœur puis avait argué qu’il ne pouvait s’autoriser une telle aventure des sens. La Reine, sa mère, ne lui pardonnerait pas de s’unir sans son consentement et il n’osait lui demander l’autorisation d’aimer une femme sacrée. Un prince ne pouvait se livrer aux jeux de l’amour, qu’avec une femme de sang royal. L’union avec une femme sacrée décuplerait le pouvoir de son âme mais l’exclurait à tout jamais de la couronne… Il deviendrait un « sang mêlé », un sorcier qui aurait tout à apprendre de l’art divinatoire, de la magie et des sortilèges. Le prince aimait les mystères et les charmes mais il n’avait pas le courage de changer de vie.
Pourquoi alors était-il venu vers Sylvana, lui jurer amour et tendresse, l’exhorter de l’aimer et de ne jamais l’oublier. Sans doute sa vie au royaume, réglée, prévisible et sans trop de surprises le lassait-il et lui donnait le goût du manque. Le Prince avait soif d’aventures et de découvertes. Sylvana représentait cela : le nouveau et l’inconnu. Mais pour y accéder il fallait renoncer en partie à ce qu’il avait.
 
En effet, il ne pouvait avoir accès aux délices de l’inédit en restant les pieds plantés dans l’ancien. Il fallait faire le choix de l’aventure, sans savoir où il irait… Il lui faudrait être capable de dire, tel le poète :
« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau1 ! »
 
Malheureusement, il ne l’était pas ! Et Sylvana, telle Blanche Neige, aveugle devant la sorcière qui lui offrit une pomme, avait ouvert son cœur à cet être délicat mais perfide qu’était le Prince. Elle n’avait à présent plus aucun espoir et parfois l’envie de mourir émergeait en elle. Tant l’absence et le manque de cet être désiré pouvaient être insupportables.
 
Mais la souffrance se muait de plus en plus souvent et longuement en révolte. Elle s’en voulait d’avoir été si naïve. Elle lui en voulait d’avoir fait des promesses qu’il ne tenait pas. Elle lui en voulait de sa soumission à la Reine.
Le Prince avait réussi à convaincre sa mère du bien fondé de son attachement pour Sylvana et celle-ci avait accepté leur amour à condition qu’il soit vécu dans le Royaume. Or la grande prêtresse était vouée à une mort lente si elle quittait son sanctuaire. Elle ne pouvait le quitter sans risquer sa vie que pour s’unir à un sorcier.
 
Elle avait cédé une fois, en rejoignant le Prince au plus noir de la nuit, comme si en se cachant de la lumière du jour, elle avait pu contrer le sort. Illusion ! De jour comme de nuit, tout amour vécu par une prêtresse hors du sanctuaire lui coûtait une énergie dont la perte serait inéluctablement fatale.
 
Sylvana sentait des larmes le long de ses joues. Tout son corps vibrait des secousses de ses sanglots. Il lui semblait que son être déchiré allait se répandre sur le sol, tel un verre d’eau renversé par maladresse.
 
Ô douleur ! Ô peine ! N’as-tu pas pitié de mon âme éprouvée ! Quel gage puis-je te donner pour te convaincre de ma soumission à ton effroyable emprise. Je suis près de toi impuissante et fragile. La grande prêtresse n’est plus qu’une petite fille en larmes que son amour rêvé a délaissé pour une vie toute tracée. Si seulement je pouvais l’oublier !
 
 
Sylvana se coucha dans sa souffrance, comme on se couche avec le sourire. Elle se réveilla, les traits fripés, les yeux enflés d’avoir tant pleuré. Elle ne put s’empêcher de lâcher in peto un beurk, onomatopée ô combien éloquente. Dégoût d’elle-même, de son mal-être, de cet homme qui la faisant tant souffrir, de la vie qui mettait un obstacle à l’Amour, expression du plus noble des sentiments. Sylvana ne comprenait plus, ne voulait plus comprendre et repensant à son poète favori, elle se remit au lit :
« Dormir, plutôt que vivre2 » !
 
Des années plus tard, la prêtresse repensait à sa passion pour ce prince confus qui l’avait tant troublée et éconduite. Un sourire aux lèvres et une cicatrice dans le cœur. Plus jamais aucun homme ne l’avait abusée par son charme et ses promesses.
 
*
 
 
 
 
 
1 Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
2 idem

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