Aujourd’hui ou hier. Peu importe. Temps présent.

Assis sur le quai, ils attendaient le train pour Paris. Week-end en amoureux, week-end pluvieux. Voyage aux cieux…

Elle était belle avec son teint diaphane, son air racé, son Borsalino en feutre beige. Il la regardait médusé. Fasciné par cette grand élégante élancée, à l’allure de danseuse et de guerrière victorieuse. Il avait trente ans, ses cheveux étaient bruns, couleur de jai, ses traits fiers et simples à la fois. Une impression de puissance et de profondeur se dégageait de son visage. Elle était folle de lui, il était fou d’elle. Leur alliance avait quelque chose de sacré et d’infiniment simple. L’évidence ou l’harmonie… Le train était annoncé avec du retard. Ils attendaient, seuls sur ce quai. C’était étrange. Personne d’autre n’allait prendre ce train. Soudain, la machine arriva, véloce et sûre. Le freinage fit un bruit qui emplit tout l’espace et s’imposa, s’immiscant entre eux. Ils sentirent toute la distance qui les séparait malgré leur grande proximité. Deux qui ne font qu’un, toujours deux cependant. La vraie proximité est d’assurer le lointain de l’autre, dit Gérard Oury. Dans l’absence de distance, d’accepter la distance, de la créér même, de la provoquer. Dans la possibilité, la tentation d’une fusion permanente, de faire le choix de demeurer deux, pour sa survie, sa sauvegarde. Ces deux-là, si pleinement et parfaitement « un » parfois, étaient, à cet instant précis, dans la pleine appréhension de leur solitude. Le train s’arrêta, ils montèrent.

Cinq ans plus tôt.

Louise est assise face à un homme qui est un mur. Elle lui parle, il n’entend pas. Elle pleure, il la méprise. Il la rejette. Cela se produit des dizaines, des vingtaines, des trentaines de fois. Petit à petit, elle s’éloigne, ne parvenant plus à former un seul être avec lui, ne le souhaitant plus tellement ça fait mal ce rejet, cette fermeture, ce jugement tranchant et dur. Inexorablement, inéluctablement, fatalement, ils s’éloignent. Lui, s’emmurant, s’isolant du monde, s’enfermant dans ses chimères, elle se retrouvant avec elle-même, se détachant de lui, de cet attache destructrice, se libérant de ce lien qui l’altère, la blesse, la désagrège. Elle choisit de se reconstituer, se reconstruire, retrouver le contact avec ce noyau de feu qui brûle en elle, qui la dépasse, la porte, l’exalte. C’est elle. Juste elle. Tout elle.

Trois ans plus tôt

Paul est face à une femme glacée qui le transperce d’un regard dur et incisif. Il rêve d’amour. Elle ne sait pas ce que c’est. Elle n’a pas connu ou n’a pas choisi de connaître. Elle n’a qu’une vague idée de la chose. Elle rêve d’amour plutôt que de le vivre, elle en parle mais il ne la traverse pas. Elle a trop peur. Aimer, c’est se livrer, risquer, faire preuve d’audace et de courage aussi. Or, il n’y a nulle place pour cela dans sa vie. Elle veut du connu, du familier, du contrôle, des sentiers balisés. Très balisés. Trop ! C’est étouffant à la longue. La vie ne pousse plus alors. Elle a peur. La vie est sauvage, imprévue, impromptue, elle aime l’inconnu.

Aujourd’hui ou hier. Temps présent.

Louise a quitté Jean. Paul a quitté Marie. Tant il est vrai que le temps défait ce qui était mal fait, contorsionné, contraint et forcé. Louise et Paul ont aimé passionnément et ont été aimés en retour mais le mal était là dans leurs amours d’avant. Il a dévoré la passion, il a tué la vie entre eux.

Avec le temps, tout s’en va…, dit le poète. A moins qu’on ne cultive le jardin des fleurs qui pousse avec un amour tout neuf et puissant, à moins qu’on ne soit intraitable avec les mauvaises herbes. L’amour s’apprivoise si on veut qu’il reste, sinon il s’échappe et va voir ailleurs. Ce qui reste alors c’est l’habitude et le familier, la peur de perdre ce qu’on a conquis mais qui n’est là que par facilité. Le courage, c’est de partir quand tout est fini, d’oser se le dire et de se jeter dans le vide, dans la vie toute puissante et rayonnante, avec l’intime conviction que les ailes pousseront à nouveau, pour un nouveau lien dans lequel les orties et les ronces ne seront plus tolérées mais sabrées dès leur apparition. Inexorablement. Pour que les fleurs du bonheur se déploient, s’épanouissent, prennent toute la place qu’elles méritent, pour notre félicité et notre extase !

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